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Au rez-de-chaussée, l’horloge de parquet sonna trois coups. Un, silence, deux, silence, trois, comme si elle comptait tristement combien de vies se termineraient avant qu’elle sonne à nouveau.
Jerry finit d’enduire de colle l’avant-dernier rouleau de papier peint à motif de bleuets et commença à grimper sur l’escabeau, le rouleau plié en deux sur son bras. Encore trois longueurs et la chambre d’enfant serait prête pour bébé – dès que bébé serait prêt pour la chambre d’enfant, en tout cas.
Il peignait et tapissait la chambre d’enfant depuis plus d’une semaine. Il l’avait arrangée à partir du petit débarras sombre et en mauvais état qu’ils avaient trouvé lorsqu’ils avaient emménagé. À présent, la peinture blanche laquée brillait, la porte en pin avait été poncée et cirée, le bouton de porte poli. Une fois qu’il aurait fini de coller le papier peint, il ne resterait plus qu’à accrocher les rideaux au motif à fleurs assorti, à poser la moquette bleu clair et à installer le berceau et la commode.
Jerry ne s’était jamais senti aussi optimiste de sa vie. Moins de quatre mois auparavant, il avait été promu associé à part entière à l’agence immobilière Shockoe, avec une augmentation de salaire de 17 500 dollars. Alison et lui avaient enfin été en mesure de quitter leur appartement exigu au premier étage de la maison des parents d’Alison, située au sud de la rivière, et d’acheter cette haute et étroite maison victorienne dans le quartier historique de Church Hill – une occasion à saisir rarissime qui ne s’était pas présentée sur le marché depuis plus de quarante-cinq ans. D’accord, une « occasion à saisir » était un euphémisme, parce que le couple âgé qui avait habité là depuis 1959 avait laissé la pluie s’infiltrer dans le côté gauche de l’avant-toit depuis la fin de l’administration Nixon, et ils n’avaient pas changé l’équipement de la cuisine depuis que Buddy Holly était mort. Mais Jerry était un mordu des travaux d’intérieur. Il était dans son élément lorsqu’il s’agissait de scier, de peindre, de poser une installation électrique et de monter des étagères. Alison disait souvent qu’il était atteint de « bricolite aiguë ».
Jerry était un jeune homme robuste de trente et un ans, avec des cheveux blonds coupés court, un nez retroussé et un visage affable – quasiment un agent immobilier né. À part les travaux d’aménagement, il aimait le football, le hockey sur glace, pratiquer le rafting sur les rapides de la James River, et les barbecues. Il avait un penchant pour les Dockers kaki et les chemises en coton à carreaux rouges.
Tandis qu’il montait sur l’escabeau, il chantonna Have I Told You Lately That I Love You ? C’était la chanson préférée d’Alison. Il était tombé amoureux d’elle dès qu’il l’avait vue cet été-là, voilà trois ans et demi, à l’heure du déjeuner. Assise seule sur un banc près du canal Kanawha, elle mangeait un sandwich ciabatta à la salade et lisait un livre. Il lui avait trouvé un air tellement innocent. Elle avait des cheveux blonds bouclés, de grands yeux bleus à la Doris Day, et elle portait des corsages sans manches à col relevé et des jeans bleus moulants, si bien qu’elle ressemblait à la jeune fille d’à côté d’une série télévisée des années soixante.
Mais elle n’était pas stupide. Le livre qu’elle lisait près du canal était Ulysse, de James Joyce. Jerry s’était assis à côté d’elle et avait penché la tête de côté afin de lire le titre. « Hé, Ulysse ! J’ai vu le film, avec Kirk Douglas. » Elle avait ri, et ils avaient commencé à parler. Elle ne s’était jamais rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Il avait trouvé le livre au début de l’année dernière et l’avait ouvert, avait lu les mots « L’histoire, dit Stephen, est un cauchemar dont j’essaie de me réveiller », et avait secoué la tête en un aveu silencieux de désarroi.
Alison appela, depuis le bas de l’escalier :
— Jerry, trésor, ton sandwich au poulet est prêt. Tu veux une bière avec ?
— Bien sûr. Je descends dans une minute, d’accord ? Je suis en train de…
Juché en équilibre en haut de l’escabeau, il appliqua le papier peint sur le mur et raccorda le bord avec la bande précédente. Il plissa le haut de la bande contre le plafond avec le manche de son couteau de menuisier et entreprit de le découper.
À ce moment-là, du sang suinta de sous sa main gauche et commença à couler au bas du mur.
— Merde ! s’exclama-t-il.
La coupure n’était pas douloureuse mais il ne voulait pas salir le papier peint. Il tint le couteau entre ses dents et prit le chiffon humide qui pendait de la poche arrière de son jean.
Lorsqu’il écarta sa main du mur pour essuyer le sang, il vit qu’il s’était fait d’une façon ou d’une autre une estafilade qui allait à la verticale de son poignet jusqu’au coude – et qu’elle était profonde. Il y avait une empreinte de main sanglante sur le papier peint, et du sang commençait à couler le long de son bras et à dégoutter rapidement de son coude. Au lieu de tenter d’essuyer le gâchis sur le mur, il enroula le chiffon autour de son bras et cria :
— Alison ! Alison !
Il y eut un silence, puis :
— Qu’y a-t-il ? Tu veux un coup de main pour le papier peint ?
— Je me suis coupé. Tu peux m’apporter une serviette ?
Il descendit prudemment de l’escabeau, en gardant son bras levé afin de diminuer l’afflux du sang. Néanmoins le chiffon était déjà imbibé d’un écarlate foncé et des gouttes de sang crépitaient sur le plancher nu. La bande de papier peint glissa brusquement de côté puis tomba près de ses pieds.
— Alison !
— J’arrive ! répondit-elle d’une voix essoufflée.
Elle arriva en haut de l’escalier et traversa le palier. Elle apportait une serviette de table à carreaux et un paquet de sparadraps.
— Seigneur ! s’exclama-t-elle en voyant le chiffon rougi et le sang qui avait éclaboussé le plancher. Jerry, mais comment as-tu fait ça ?
— Je ne sais pas… J’égalisais le bord en haut. Je n’ai absolument rien senti !
— Mon Dieu, laisse-moi regarder !
Elle prit sa main et déroula le chiffon. L’entaille sur son bras était bien plus qu’une petite coupure accidentelle – c’était le genre de blessure qu’un candidat au suicide se ferait, et du sang continuait de s’en écouler. Alison la tamponna, mais elle saignait de plus en plus vite. En moins d’une minute, la serviette qu’elle avait apportée était trempée de rouge. Elle ôta son tablier et le roula pour en faire un tampon.
— Ma ceinture, dit Jerry en la débouclant. Fais-moi un garrot. (Il commençait déjà à déglutir, commotionné.) Serre-la très fort.
Alison dégagea sa ceinture en cuir marron des passants de son jean et la noua autour de son bras juste en dessous du biceps. Elle la serra si fort que le cuir couina.
— Allons au rez-de-chaussée, vite ! dit-elle. Je vais appeler le 911.
Elle l’aida à marcher jusqu’à la porte et à descendre l’escalier. Il s’appuya sur le mur tandis qu’il descendait les marches, laissant une tache ensanglantée sur la peinture couleur primevère. Lorsqu’il atteignit les trois dernières marches, il trébucha et bascula en avant. Alison fut obligée de l’agripper par sa chemise pour l’empêcher de tomber.
— Bon, dit-elle comme ils arrivaient dans la cuisine. Assieds-toi. Garde ton bras bien levé. Je vais appeler une ambulance.
Jerry n’arrêtait pas de déglutir et de déglutir comme s’il avait soif. Le tablier roulé en boule était déjà trempé, du sang ruisselait sur la table de cuisine et s’écoulait le long du fil de pin fraîchement décapé.
Alison saisit le téléphone.
— Oui, une ambulance, s’il vous plaît. C’est très urgent. Mon mari s’est blessé au bras et il saigne beaucoup. Maitland, Alison Maitland. 4140 Davis Street, Church Hill. Faites vite, je vous en prie.
Jerry était assis, son bras toujours levé, mais il avait fermé les yeux.
— Jerry ! dit Alison. Jerry ! Ça va ?
Il ouvrit les yeux en battant des paupières puis hocha la tête.
— Je me sens un peu dans les vapes, c’est tout.
— Je vous en prie, dites-leur de se dépêcher, dit Alison à la standardiste. Je crois qu’il va s’évanouir. Oui, il a son bras levé. J’ai fait un garrot avec sa ceinture pour essayer de stopper l’hémorragie. Son avant-bras, du poignet jusqu’au coude. Je ne sais pas. Il posait du papier peint, c’est tout. Je suppose que le couteau a sans doute glissé.
Tandis qu’elle parlait, Jerry s’affaissa en avant, jusqu’à ce que son front soit appuyé sur le dessus ensanglanté de la table. Alison lâcha le combiné et accourut pour le redresser.
— Jerry, il faut que tu restes éveillé, je t’en prie ! L’ambulance arrive, ils seront là dans un instant !
Jerry la regarda. Ses yeux n’accommodaient pas.
— J’ai froid, Alison. Pourquoi ai-je si froid ?
Elle se pencha vers lui et le serra dans ses bras.
— C’est le choc, mon chéri. Tu dois t’accrocher. Pense à notre bébé. Pense à tous les moments de bonheur que nous allons avoir ensemble.
— Les moments de bonheur ? répéta-t-il faiblement, comme s’il ne comprenait pas de quoi elle parlait.
Alison entendit une toute petite voix, diminuée. Elle venait du téléphone qui pendillait du mur.
— Alison ! Alison ! Répondez-moi, Alison ! Comment va votre mari maintenant ?
Elle se redressa et alla reprendre le téléphone.
— Il va très mal. Il frissonne et il est très pâle. Les ambulanciers seront là dans combien de temps ?
— Ils devraient être chez vous dans moins de deux minutes. Veillez à ce que votre mari ne baisse pas son bras.
— Je m’en occupe.
— Bravo ! Plus qu’une minute maintenant. Je pense que vous entendez déjà la sirène.
Alison se tourna vers Jerry.
— Ils seront là dans un instant, mon chéri. Tiens bon, je t’en prie.
Elle alla vers l’armoire pour prendre des serviettes propres. À ce moment-là, elle entendit Jerry dire « Ah ! » comme si quelque chose l’avait surpris. Alison se retourna et vit, horrifiée, qu’il avait une profonde entaille horizontale sur le visage. Elle commençait à un centimètre sous son œil gauche, lui traversait la joue, et continuait dans son oreille, si bien que le lobe pendillait, retenu par un petit lambeau de peau.
Du sang coulait de son menton et éclaboussait le col de sa chemise.
— Jerry ! Oh, mon Dieu, que s’est-il passé ?
Il était tellement stupéfié qu’il était seulement capable de secouer la tête d’un côté et de l’autre. Des gouttelettes de sang volèrent sur le dessus de la table.
Alison replia l’une des serviettes et la pressa sur le visage de Jerry.
— Le couteau, Jerry… Où est le couteau ? Qu’est-ce que tu t’es fait ?
Elle desserra les doigts de sa main gauche, poissés de sang, mais sa main était vide, et il ne tenait rien dans sa main droite, non plus. Elle regarda par terre, mais elle n’aperçut le couteau nulle part. Comment avait-il pu se blesser ainsi, sans un couteau ? Elle écarta la serviette du visage de Jerry un moment et vit que l’entaille sous son œil était si profonde qu’elle avait mis à nu la graisse jaune de sa joue et de sa pommette.
— Oh, chéri, qu’est-ce que tu as fait ? sanglota-t-elle.
Il y avait tellement de sang dans la cuisine que cela donnait l’impression qu’ils s’étaient battus avec de la peinture. Mais elle entendait à présent le yip-yip-yip de la sirène de l’ambulance, à seulement deux ou trois blocs de distance.
— Tu entends, Jerry ? C’est l’ambulance. Tiens bon, mon chéri, je t’en prie, tiens bon.
Jerry leva les yeux et la regarda. Il frissonnait, et il avait l’expression engourdie, désespérée, de quelqu’un qui sait que sa mort est imminente.
— Jerry, tu vas t’en sortir. Tout va bien se passer, mon chéri. L’ambulance vient de se garer devant la maison.
Jerry n’avait jamais eu aussi froid de sa vie – un froid mortel, terrifiant, qui se répandait partout, qui pénétrait son esprit et son corps et glaçait son âme petit à petit. Quelques minutes auparavant, la cuisine avait été inondée de la lumière du soleil de l’après-midi, mais elle semblait s’obscurcir à présent, et toutes les couleurs devenaient grises.
— Il fait tellement sombre, dit-il d’une voix étouffée, en état de choc.
Le carillon de la porte d’entrée retentit.
— Tiens bon, chéri, dit Alison. Les ambulanciers sont là.
Elle se leva et commença à se diriger vers le vestibule. Jerry pensa : Je vous en prie, mon Dieu, faites que je survive. Il faut que je survive, pour Alison, pour le bébé. Ils savaient déjà que ce serait une fille, et ils avaient déjà choisi son prénom : Jemima-Anne.
Alison arriva dans le vestibule, mais à ce moment-là elle fit halte de manière inattendue. Jerry la regarda fixement, pour l’obliger à bouger, à aller ouvrir la porte, mais elle n’en fit rien. Elle resta où elle était, dans la pénombre sans couleurs, et elle vacilla, comme une femme qui vient brusquement de se souvenir de quelque chose d’épouvantable.
— Alison ? cria-t-il d’une voix rauque. Alison ?
Elle chancela… puis, en une succession de mouvements à la chorégraphie grotesque, tel un ballet démentiel, agitant les bras, pliant les genoux, elle commença à s’affaisser vers le sol. Elle fit une pirouette sur un talon, de telle sorte qu’elle se retourna pour lui faire face. Ses yeux le regardèrent avec une expression de stupeur.
Durant un moment, Jerry ne comprit pas ce qui lui était arrivé. Puis la tête d’Alison se renversa en arrière comme si elle était retenue à son corps uniquement par une charnière. Sa gorge avait été tranchée si profondément qu’elle avait été quasiment décapitée. Du sang gicla brusquement de sa carotide et aspergea le plafond.
Une minute plus tard, lorsque les ambulanciers enfoncèrent la porte d’entrée à coups de pied, ils trouvèrent Alison étendue sur le dos et baignant dans une mare de sang couleur de mélasse. Jerry, accroupi à côté d’elle, gémissait, chuchotait, et essayait de ses mains poissées de sang de remettre en place la tête de sa femme sur son cou.