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Vieux Démons, (extrait)
Simon R. Green

 Je suis entré dans une maison qui n’était pas une maison
J’ai ouvert une porte qui n’était pas une porte
Mais ce que j’ai vu, je l’ai bien vu.

UN
L’ARGENT ARRIVE TOUT SEUL COMME UN GRAND
Un paquet de détectives privés arpente ce triste monde, et aucun ne ressemble aux stars de la télévision. Certains travaillent pour des compagnies d’assurances. D’autres rôdent près des hôtels miteux, caméscope au poing, avec l’espoir d’obtenir des preuves pour un cas de divorce. Très peu ont la chance d’enquêter sur des affaires de meurtres tordus. Certains courent après des choses qui n’existent pas ou ne devraient pas exister. Moi, je trouve les choses. Parfois je préférerais m’en abstenir, mais ça fait partie du boulot.
À l’époque, une inscription un peu écaillée s’affichait sur ma porte : « Taylor : Enquêtes ».
Taylor, c’est moi. Grand, l’air mystérieux, pas vraiment beau, j’arbore fièrement les cicatrices laissées par de vieilles affaires et je n’ai jamais abandonné un client. Enfin, pas quand il m’a versé une petite avance en cash…
En ce temps-là, mon bureau pouvait être qualifié de « douillet », si on avait l’âme charitable, et d’« exigu » si on ne l’avait pas. J’y passais énormément de temps, c’était toujours mieux que d’avoir une vie. Un local pas cher, dans un endroit pas cher ! Tous les commerçants pas trop tarés partaient s’installer ailleurs, laissant plus de place pour les marginaux qui, comme moi, opéraient dans la zone trouble entre la légalité et l’illégalité.
Les rats eux-mêmes ne faisaient que passer avant de repartir pour des lieux plus civilisés. Deux de mes voisins, un dentiste et un comptable, se sont taillés depuis longtemps. Il faut dire qu’ils gagnaient bien plus d’argent que moi.
La nuit où Joanna Barrett est venue me voir, il pleuvait à seaux. Le genre d’averse glaciale qui vous fait apprécier un intérieur bien sec. J’aurais dû y voir un mauvais présage, mais je n’ai jamais été très bon pour percevoir les avertissements. Il était tard, bien après le crépuscule. Tout le monde était rentré chez soi. Toujours assis derrière mon bureau, je regardais distraitement ma télévision portable (avec le volume au minimum) pendant qu’un type m’engueulait au téléphone. Il voulait de l’argent, l’imbécile ! Je me contentais de grogner quand il le fallait en attendant qu’il se fatigue, quand mes oreilles se dressèrent en entendant des bruits de pas dans le couloir, en direction de ma porte. Des pas réguliers, décidés… et féminins. Intéressant.
Les meilleurs clients sont des femmes. Elles pré-tendent vouloir des informations, mais, la plupart du temps, elles cherchent à se venger et ne sont jamais avares quand il s’agit de payer pour ça. L’enfer n’a pas de plus terrible colère, et je suis bien placé pour le savoir.
Les pas s’arrêtèrent devant ma porte et une grande ombre examina le trou laissé par une balle dans la vitre en verre dépoli. Il aurait vraiment fallu que je m’en occupe, mais ça faisait un trop bon sujet de conversation. Les clients des détectives privés apprécient une touche de romanesque et de danger, même s’ils viennent pour une simple affaire de factures impayées.
La porte s’ouvrit et la femme entra. Une grande blonde transpirant l’argent et la classe qui jurait totalement avec le mobilier fatigué et les murs craquelés de mon bureau.
Ses vêtements avaient le style et l’élégance discrète typiques du gros pognon. Quand elle prononça mon nom, sa voix avait un tel accent aristocratique qu’on pouvait presque sentir sur son cou la sensation de « fraîcheur » chère au bon docteur Guillotin. Elle avait dû fréquenter les meilleures écoles privées ou passer un temps fou à prendre des cours d’élocution. Peut-être un peu trop mince, elle avait ce genre de visage un brin osseux au maquillage minimum qui la condamnait à être élégante plutôt que jolie. À en juger par son maintien, c’était une maniaque du contrôle. Et, à voir l’expression figée de sa bouche si parfaite, elle devait être habituée à ce qu’on lui obéisse.
Le genre de choses que je remarque, parce que ça fait partie de mon boulot. Pendant que la voix, dans le téléphone, devenait plus hystérique et réclamait du fric à grand renfort de menaces très particulières, Joanna fit le tour de la pièce du regard. Malgré son impassibilité de façade, je n’eus aucun mal à deviner comment elle voyait mon fief.
Un bureau délabré avec quelques rares papiers dans les paniers d’entrée et de sortie du courrier, un secrétaire doté de quatre tiroirs à classement et un divan bancal poussé contre le mur. Des couvertures froissées et un oreiller avachi révélaient qu’on y dormait régulièrement. Je lui offris mon hochement de tête le plus blasé qui soit et l’invitai à profiter de la seule autre chaise, en face de mon bureau. Je lui accordai des points supplémentaires en bravoure quand elle s’assit sans sortir son mouchoir pour nettoyer le siège.
L’unique fenêtre, derrière mon bureau, était munie de barreaux, et chaque coup de vent faisait vibrer les carreaux. Le tapis élimé était troué, la télévision portable était en noir et blanc, et, en guise de décoration, sur un mur, j’avais punaisé un calendrier coquin. Une vieille pile de cartons de pizzas à emporter se dressait dans un angle de la pièce. Bref, inutile d’être un génie pour se douter que ce n’était pas seulement un lieu de travail. Quelqu’un vivait ici. Il était aussi parfaitement évident que ce bureau n’appartenait pas à un détective en pleine ascension.
Pour ce qui me semblait de bonnes raisons, à l’époque, j’ai choisi de vivre dans le monde réel, mais cela n’a jamais été facile.
Soudain, j’en eus assez de la voix, dans le combiné.
— Écoutez, dis-je du ton calme et raisonnable qui, correctement utilisé, a le don de rendre les gens dingues, si j’avais cet argent, je vous paierais. Mais je ne l’ai pas. Alors prenez un numéro et faites la queue, comme tout le monde. Bien entendu, vous avez tous les droits de m’intenter un procès. Dans ce cas, je vous recommanderais un de mes derniers voisins, qui est avocat. Il a tellement besoin de travail qu’il ne vous rira pas au nez quand vous lui direz à qui vous espérez arracher de l’argent. Mais, si vous attendiez encore un tout petit peu, il vous serait possible d’en récupérer pas mal… Objectivement, piquer une crise de nerfs est mauvais pour la tension. Je vous conseille de respirer profondément et d’aller au bord de la mer. J’ai toujours trouvé la mer très apaisante. Je vous rappellerai. Plus tard.
Je raccrochai sans douceur et souris poliment à ma visiteuse, qui ne me rendit pas mon sourire. Super, on allait bien s’entendre ! Elle fixa la télévision qui ronronnait sur mon bureau et je l’éteignis.
— Ça fait de la compagnie, dis-je calmement. Un peu comme un chien, mais sans avoir à le promener.
— Vous ne rentrez jamais chez vous ?
Son ton montrait clairement qu’elle s’informait, pas que ça la concernait.
— En ce moment, je suis entre deux maisons. De grandes choses vides et coûteuses. De plus, je me plais bien ici. Tout est à portée de main, et personne ne vient m’ennuyer quand la journée est finie. En général…
— Je sais qu’il est tard. Je ne voulais pas qu’on me voie entrer ici.
— Je peux le comprendre.
— Il y a un trou dans la porte de votre bureau, monsieur Taylor.
Je hochai la tête.
— Des mites.
Les commissures de sa bouche rouge sombre s’affaissèrent. Un instant, je crus qu’elle allait se lever et partir. Je fais cet effet-là aux gens. Mais elle se contrôla et me jeta son regard le plus intimidant.
— Je m’appelle Joanna Barrett.
J’opinai du chef, impassible.
— Vous me l’annoncez comme si ça devait me dire quelque chose.
— N’importe qui d’autre réagirait, dit-elle avec une pointe de venin. Mais je doute que vous lisiez la rubrique économique du journal…
— Non, sauf si on me paie pour ça. Dois-je comprendre que vous êtes riche ?
— Énormément.
Je souris jusqu’aux oreilles.
— La meilleure des clientèles possibles. Que puis-je faire pour vous ?
Mlle Barrett tressaillit sur sa chaise en serrant contre elle son gros sac à main de cuir blanc. Elle détestait être obligée de parler à des gens comme moi. D’habitude, elle devait avoir du personnel pour s’occuper des corvées comme celle-là. Mais quelque chose la rongeait. Un drame intime qu’elle ne pouvait confier à personne d’autre. Je sentais qu’elle avait besoin de moi. Bon sang, j’étais déjà en train de compter l’argent !
— J’ai besoin d’un détective privé, dit-elle brusque-ment, quelqu’un vous a… recommandé.
Je hochai la tête d’un air entendu.
— Donc vous avez déjà essayé la police et toutes les grosses agences de détectives privés. Personne n’a été capable de vous aider. La preuve que votre problème sort bien de l’ordinaire.
— Ils m’ont laissée tomber. Tous ! Ces salauds ont pris mon argent et ils ne m’ont rien fourni d’autre que des excuses. J’ai battu le rappel de toutes les faveurs qu’on me devait, activé tous mes contacts, et quelqu’un a fini par me donner votre nom. D’après ce que j’ai compris, vous trouvez les gens.
— Si le prix est bon, je peux dénicher n’importe qui ou n’importe quoi. C’est un don. Je suis tenace, têtu, et encore plein d’autres choses qui commencent par « T ». Tant que les chèques continuent à arriver, je n’abandonne jamais. En revanche, je ne fais pas dans le délit d’assurance ni dans les divorces, et je ne résous pas les crimes. Je trouve les choses. Qu’elles veuillent l’être ou non.
Joanna Barrett me lança un regard désapprobateur et glacial.
— Je déteste qu’on me fasse la leçon.
Je me fendis d’un sourire désarmant.
— C’est compris dans le service.
— Et je me moque de votre opinion.
— Peu de gens y font attention…
Une nouvelle fois, elle songea sérieusement à partir. Calme et détendu, je la regardais lutter intérieurement. Une personne comme elle n’aurait jamais dû échouer dans mon bureau, à moins d’être vraiment désespérée.
— Ma fille a… disparu, lâcha-t-elle enfin à contrecœur. Je veux que vous la retrouviez.
Elle sortit de son énorme sac une photo brillante de 20 cm x 25 cm et la propulsa vers moi, sur le bureau, d’un geste rageur. J’étudiai la photo sans la toucher. Un cliché en buste d’une adolescente boudeuse au regard morose sous une longue frange de cheveux blonds. Elle aurait été jolie si elle n’avait pas eu l’air si renfrogné. À croire qu’elle avait déclaré la guerre au monde entier, et seul un naïf aurait pu miser sur la victoire du monde. Pour faire court, le portrait craché de sa mère.
— Elle s’appelle Catherine, monsieur Taylor. (Sou-dain, Joanna Barrett prit un ton plus calme et plus doux.) Elle répond seulement quand on l’appelle Cathy, enfin, quand elle daigne répondre. Elle a quinze ans, bientôt seize, et je veux qu’on la retrouve.
J’opinai. Pour l’instant, nous étions en territoire connu.
— Depuis combien de temps est-elle partie ?
— Un peu plus d’un mois… (Elle s’arrêta, puis ajouta à contrecœur :) Cette fois.
J’opinai de nouveau du chef, ça m’aide à avoir l’air pensif.
— Il ne s’est rien passé, récemment, qui aurait pu énerver votre fille ?
— Il y a eu une dispute. Rien que nous ne nous soyons pas déjà jeté à la figure cent fois. Je ne sais vraiment pas pourquoi elle fugue. Elle a toujours eu tout ce qu’elle voulait. Tout.
Elle fouilla dans son sac une nouvelle fois, en sortant des cigarettes et un briquet. Les clopes étaient françaises et le briquet en or portait un monogramme. Je révisai aussitôt mes tarifs à la hausse. Elle alluma sa cigarette d’un geste sûr, puis dispersa nerveusement des petites bouffées de fumée dans mon bureau. Les gens ne devraient pas fumer dans de telles situations. C’est bien trop révélateur ! Je poussai vers elle mon unique cendrier, celui en forme de poumon, et recommençai à étudier la photo. Jusque-là, je n’étais pas vraiment inquiet pour Cathy Barrett. Elle avait l’air de savoir s’occuper d’elle toute seule… et de quiconque serait assez stupide pour l’ennuyer. Je décidai qu’il était temps de commencer à poser quelques questions évidentes.
— Et qu’en est-il du père de Catherine ? Comment votre fille s’entend-elle avec lui ?
— Elle n’a pas à se donner ce mal. Il nous a abandonnées quand elle avait deux ans. La seule chose bien que cet égoïste ait jamais faite pour nous. Ses avocats lui ont obtenu un droit de visite, mais il ne l’a pratiquement jamais utilisé. En revanche, je dois toujours lui courir après pour la pension alimentaire. Non que nous en ayons besoin, bien entendu, mais c’est une question de principe. Et, avant que vous ne posiez la question, il n’y a jamais eu de problème de drogue, d’alcool, d’argent ou de petits amis encombrants. Croyez-moi, j’ai veillé à tout cela. Je l’ai toujours protégée sans jamais lever la main sur elle. C’est une petite peste ingrate et grincheuse !
Un instant, quelque chose qui aurait pu être une larme brilla dans son œil, mais ça ne dura pas. Je me renfonçai dans mon fauteuil, comme si je réfléchissais, mais tout me paraissait clair.
Pister une fugueuse n’a rien d’une affaire sérieuse, mais j’étais à court de boulot et d’argent, et je devais payer mes factures. Vite ! L’année n’avait pas été bonne, et ce n’était pas la première. Je m’affaissai, les coudes sur mon bureau, et affichai mon expression sérieuse et concernée.
— Mademoiselle Barrett, nous avons une pauvre petite fille riche qui a tout, sauf de l’amour. Elle doit probablement être en train de faire la manche dans le métro, de manger des restes et du pain rassis, de dormir sur les bancs des parcs, de traîner avec toutes sortes de marginaux et de se rassurer en se disant que tout ça n’est qu’une grande aventure. Vivre à la dure avec de vraies gens ! Et toute contente de savoir qu’elle a encore réussi à monopoliser l’attention de sa maman. Si j’étais vous, je ne m’inquiéterais pas trop pour elle. Quand il commencera à faire froid la nuit, elle rentrera à la maison.
Joanna Barrett secoua sa coupe de cheveux à cinquante livres.
— Pas cette fois. Voilà des semaines que des professionnels la cherchent, et pas un n’a réussi à retrouver sa trace. Aucune de ses précédentes… relations n’a eu vent de quoi que ce soit à son sujet, même avec les récompenses très généreuses que j’ai offertes. C’est comme si elle avait disparu de la surface de la Terre. Jusque-là, j’ai toujours réussi à la localiser. Mes gens ont des contacts partout. Mais, cette fois, tout ce que j’ai pu obtenir en échange de mes efforts, c’est un nom que je ne connais pas. Un nom donné par la personne qui m’a fourni le vôtre. Il paraît que je trouverai ma fille… dans le Nightside.
Une main glacée se referma sur mon cœur et je me redressai. J’aurais dû le savoir ! Oui, j’aurais dû savoir que le passé ne vous laisse jamais tranquille, quelle que soit la distance qu’on met entre lui et soi.
Je regardai ma cliente droit dans les yeux.
— Que savez-vous du Nightside ?
Joanna ne broncha pas, mais donna l’impression d’en avoir envie. C’est que je peux paraître dangereux, quand je m’y mets ! Elle cacha son trouble en écrasant dans mon cendrier sa cigarette à moitié consumée, s’appliquant à bien l’éteindre pour éviter d’avoir à me regarder.
— Rien, dit-elle enfin. Pas la moindre chose. Je n’avais jamais entendu ce nom auparavant, et ceux de mes employés qui l’ont reconnu n’ont pas voulu m’en parler. Quand j’ai insisté, ils ont démissionné. Ces lâches m’ont tout simplement abandonnée ! Ils ont préféré renoncer à une fortune plutôt que de parler du Nightside. Ils m’ont regardée comme si j’étais une… malade, simplement parce que je voulais en discuter.
— Ça ne me surprend pas, dis-je, ma voix rede-venue calme, bien que toujours sinistre. (Joanna leva de nouveau les yeux vers moi et je choisis mes mots avec précaution.) Le Nightside est le cœur sombre, secret et caché de la ville. Le jumeau maléfique de Londres. Les créatures les plus sauvages s’y tapissent. Si votre fille a trouvé le moyen d’y aller, elle est en grand danger.
— C’est pour cela que je suis venu vous voir. J’ai cru comprendre que vous opériez dans le Nightside.
— Non. Pas depuis longtemps. Je l’ai fait, mais j’ai juré de ne plus y retourner. C’est un sale endroit.
Elle sourit, ravie de revenir sur un terrain connu.
— Je suis disposée à être très généreuse, monsieur Taylor. Combien voulez-vous ?
Je réfléchis à la proposition.
Combien pour retourner dans le Nightside ? Quel est le prix de l’âme d’un homme ? De sa santé mentale ? De son amour-propre ? Mais j’avais du mal à trouver du boulot, depuis quelque temps, et il me fallait cet argent. Ce côté de Londres ne manquait pas de gens dangereux à qui je devais plus qu’il n’était raisonnable. Je continuai de réfléchir. Il ne devrait pas être si difficile que ça de retrouver une adolescente en fugue. Il y avait de bonnes probabilités que j’entre et que je ressorte avant que quiconque ne s’en soit aperçu. Enfin, si j’avais de la chance. Je regardai Joanna Barrett et doublai ce que j’avais l’intention de lui demander.
— Je prends mille livres par jour plus les frais.
— Cela fait beaucoup d’argent, répondit-elle immé-diatement.
— À combien évaluez-vous la vie de votre fille ?
Elle hocha la tête, me concédant le point. En réalité, mes tarifs ne la préoccupaient pas vraiment. Les types dans mon genre feront toujours figure de paumés pour des gens comme elle.
— Retrouvez ma fille, monsieur Taylor, quoi qu’il en coûte.
— Pas de problème.
— Et ramenez-la-moi !
— Si c’est ce qu’elle désire. Pas question de la ramener à la maison contre sa volonté. Je ne donne pas dans le kidnapping.
Ce fut son tour de se pencher vers moi et de paraître dangereuse. Le regard dur et implacable, elle parla d’une voix glaciale.
— Si vous prenez mon argent, vous ferez ce que je vous dis. Vous retrouvez cette petite dinde gâtée, vous la tirez du pétrin dans lequel elle s’est encore fourrée, et vous me la ramenez à la maison. À ce moment, et à ce moment seulement, vous serez payé. C’est clair ?
Je me contentai de rester assis et de sourire. Autrefois, j’avais vu des gens bien plus effrayants qu’elle. Comparé à ce qui m’attendait dans le Nightside, si j’y retournais, sa colère et ses menaces voilées ne pesaient rien. J’étais sa dernière chance et nous le savions tous les deux. Personne ne vient me voir en premier, et ça n’a aucun rapport avec mes tarifs. J’ai la réputation, chèrement acquise, de faire les choses à ma manière et de découvrir la vérité quoi qu’il en coûte. Si quelqu’un est blessé au passage, qu’il aille se faire foutre ! De temps à autre, ça inclut aussi le client. Ils disent toujours vouloir la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, mais peu d’entre eux le désirent vraiment. Non, surtout quand un mensonge gentillet peut être si réconfortant. Mais je ne fais pas dans le mensonge… Voilà pourquoi je n’ai jamais pu gagner assez d’argent pour évoluer dans les mêmes cercles que Mlle Barrett. Les gens viennent me voir après avoir vraiment tout essayé, y compris la prière et les voyantes. Joanna Barrett n’avait personne d’autre vers qui se tourner. Elle tenta pendant un moment de me faire baisser les yeux, mais n’y parvint pas. J’eus l’impression qu’elle trouvait ça rassurant. Elle fouilla une nouvelle fois dans son sac, en sortit un chèque rempli et le lâcha sur mon bureau. À l’évidence, elle avait décidé de passer au plan B.
— Cinquante mille livres, monsieur Taylor. Plus un chèque du même montant quand tout sera fini.
Je restai impassible, mais, intérieurement, je souriais jusqu’aux oreilles. Pour ce prix-là, j’aurais retrouvé l’équi-page de la Marie Céleste. Ça rendait presque acceptable l’idée de retourner dans le Nightside. Presque.
— Il y a une condition.
Je souris.
— Il y en a toujours une.
— Je viens avec vous.
Je me dressai sur mon siège.
— Non ! Jamais ! Même pas en rêve !
— Monsieur Taylor…
— Vous ne savez pas ce que vous me demandez…
— Voilà un mois qu’elle est partie ! C’est la première fois qu’elle disparaît aussi longtemps ! À l’heure actuelle, qui sait ce qui a pu lui arriver. Il faut que je sois là… quand vous la retrouverez.
Je secouai la tête, certain que j’allais perdre cette manche. J’ai toujours eu un faible pour les histoires de famille. C’est classique quand on n’en a pas. Joanna ne pleurait toujours pas, mais ses yeux étaient brillants et humides. Pour la première fois depuis le début de notre entretien, sa voix tremblait.
— S’il vous plaît. (Elle n’avait pas l’air à son aise en prononçant ces mots, mais elle s’y força quand même pour sa fille.) Il faut que je vienne avec vous. Il faut que je sache. Je ne peux plus rester chez moi à attendre près du téléphone. Vous connaissez le Nightside, emmenez-moi là-bas.
Nous nous regardâmes un long moment, percevant sans doute un peu plus l’un de l’autre que ce que nous étions habitués à montrer au monde extérieur. Enfin j’acquiesçai. Nous savions tous deux que je le ferais. Pour son bien, j’essayai une dernière fois de la raisonner.
— Laissez-moi vous parler du Nightside, Joanna. On appelle Londres « La Fumée », et tout le monde sait qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Le Nightside, ce sont deux kilomètres carrés de rues tortueuses et de contre-allées en plein cœur de la ville. Des taudis et des bouges déjà vieux au début du siècle dernier. Ça, c’est quand on se fie aux cartes officielles. En réalité, le Nightside est bien plus grand que ça. Un peu comme si l’espace lui-même s’était étendu pour accueillir les ténèbres, le mal et toutes les créatures plutôt étranges qui s’y sont établies. D’aucuns disent que le Nightside est plus vaste que la ville qui l’abrite. Quand on y réfléchit, ça vous donne un aperçu plutôt inquiétant de la nature humaine et de ses appétits, et je ne parle même pas des appétits non humains. Le Nightside a toujours été un endroit du genre… cosmopolite.
» Il fait toujours nuit dans le Nightside. Il est toujours trois heures du matin, et l’aube ne se lève jamais. Les gens vont et viennent, poussés par des besoins qu’on ose à peine nommer, et attirés par des plaisirs et des services qui les expédient en taule ou à l’asile dans l’univers rationnel et cartésien de la journée. Dans le Nightside, on peut acheter ou vendre n’importe quoi, et personne ne pose de questions. Tout le monde s’en moque. On y trouve une boîte de nuit où un ange déchu brûle pour l’éternité à l’intérieur d’un pentacle dessiné dans du sang de bébé, une tête de bouc sans corps qui peut prédire l’avenir en alexandrins, une pièce où le silence est prisonnier et où les couleurs sont interdites, et une autre où, contre une somme raisonnable, une nonne morte vous montre ses stigmates. En réalité, elle n’est pas ressuscitée, mais, si ça vous chante, elle vous laissera quand même enfoncer vos doigts dans ses blessures pleines de sang séché.
» Tous vos rêves et toutes vos angoisses arpentent les rues du Nightside ou vous attendent patiemment dans les chambres des clubs privés. Vous trouverez n’importe quoi dans le Nightside, si les ennuis ne vous trouvent pas en premier. C’est un endroit magique, malsain et dangereux. Vous êtes toujours partante ?
— Vous me faites de nouveau la leçon.
— Répondez-moi.
— Comment un tel endroit pourrait-il exister en plein cœur de Londres sans que personne ne soit au courant ?
— Il a toujours existé, mais il reste secret parce que ceux qui ont le pouvoir – le vrai pouvoir – veulent qu’il en soit ainsi. Vous pourriez mourir là-bas. Moi aussi, et pourtant je connais l’endroit ou, du moins, je le connaissais. Je n’y suis pas allé depuis des années. Vous voulez toujours tenter le coup ?
— Où que soit ma fille, je veux y aller, dit Joanna. Nous n’avons pas toujours été aussi proches que je l’aurais voulu, mais j’irais jusqu’en enfer pour la récupérer.
Je me fendis d’un sourire sans joie.
— Il se peut que vous ayez à le faire, Joanna. Oui, c’est très possible…


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