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Ici, il n’y avait que de la magie de pacotille.
Une nuée de sphinx minuscules se rassembla au-dessus de sa tête. Ils avaient beau claquer des mâchoires, battre des ailes et fouetter l’air de leur queue, ils n’étaient guère convaincants. Leurs couleurs n’étaient pas les bonnes, et, vus de près, ils étaient presque transparents.
Serrah fit mine de les chasser d’un geste irrité, et sa main passa au travers comme s’ils n’étaient que brume matinale. Ils se désintégrèrent en d’innombrables fragments pareils à des flocons de rouille. Les pointes de leurs ailes déployées furent les dernières à disparaître, se volatilisant en petites bouffées irisées.
— Allons-nous nous morfondre ici toute la nuit, Ardacris ? dit Phosian.
Le jeune homme était caché tout près d’elle, mais il faisait trop sombre dans la ruelle pour que Serrah puisse distinguer son expression. Comme elle, il portait une tenue uniformément noire, avec un masque de soie sur le nez et la bouche. Les zones exposées de leur peau étaient barbouillées de cendres et l’éclat de leur lame avait été terni par de la graisse et de la suie.
Serrah ronchonna intérieurement face à tant de familiarité et de mépris pour son rang. Mais par déférence envers les relations de Phosian, elle se contenta de chuchoter :
— Patience.
Le jeune homme soupira. Serrah n’eut pas besoin de lumière pour se représenter l’arrogance peinte sur son visage imberbe.
Autour d’eux, rien ne bougeait. La rue était une fosse à purin bordée de masures, tout en ténèbres et angles déments. La demi-lune nimbait ses pavés humides d’un scintillement argenté. Des mouches bourdonnaient dans l’air nauséabond. De temps à autre, un glamour bon marché passait en marchant, en rampant, en volant ou en dérivant tandis qu’il se délitait, et ne rencontrait qu’une totale indifférence.
La maison qu’ils surveillaient était plus cossue que les autres dont elle se trouvait légèrement à l’écart. Deux hommes montaient la garde sur le devant ; d’autres étaient postés sur les côtés et à l’arrière. De nouveau, Serrah se demanda si ses modestes forces suffiraient.
— Vous croyez que nous serons assez nombreux ? demanda Phosian.
Serrah comprit la critique sous-jacente, et l’idée lui vint que le jeune homme avait lu dans ses pensées. Mais elle savait que ce genre de magie n’existait probablement que dans les légendes. Quand bien même elle serait réelle, elle devait être si rare que les relations de Phosian, malgré leurs richesses, ne pourraient sans doute pas la lui offrir.
— Le nombre ne fait pas tout, affirma-t-elle. Je préférerai toujours un vétéran à un régiment entier de conscrits.
— Et qualifieriez-vous ces hommes de vétérans ou de conscrits ? insista Phosian d’un ton sarcastique.
— Je les qualifierais de brutes épaisses et sans scrupule, répliqua Serrah, qui rageait encore qu’on lui ait imposé ce blanc-bec. Mais j’ai confiance en mon équipe.
À une exception près, songea-t-elle avant d’ajouter d’un ton tranchant :
— Cette opération a demandé des semaines de préparatifs. Je ne laisserai personne la compromettre.
Le dédain de Phosian était palpable.
Si on savait où regarder et si on se concentrait pour les voir, on pouvait distinguer d’autres membres de leur groupe, silhouettes grisâtres se découpant dans l’obscurité nocturne. Tous étaient en position.
— C’est l’heure, annonça Serrah. Vous savez quoi faire. Ne vous éloignez pas de moi.
Phosian lâcha un grognement indolent.
Serrah saisit un petit morceau de cordelette et en tripota le bout entre le pouce et l’index, comme elle aurait joué avec une pièce. Soudain, l’extrémité se mit à briller d’une lueur rouge cerise. C’était un glamour très simple, une simple braise, plus discrète qu’une flamme nue et ne générant aucune chaleur, mais suffisante pour ceux qui guettaient sa lumière. Serrah envoya rapidement le signal convenu, puis pinça la mèche entre ses doigts pour l’éteindre.
Ils attendirent.
Le garde le plus proche – un colosse au crâne rasé – fixait le ciel nocturne. Son épée large était plantée à ses pieds ; il en caressait distraitement la poignée de sa paume. En retrait, son compagnon au physique plus élancé faisait les cent pas avec peu d’enthousiasme.
Un son déchira l’air. Puis le sifflement aigu s’interrompit brusquement avec un bruit mat.
Une flèche vibrait dans la poitrine du colosse. Il baissa les yeux et la contempla d’un air hébété. Le son se répéta, et son camarade s’effondra. Un second trait se planta dans la carcasse du colosse. Il s’écroula lourdement, les bras en croix.
— Bougez ! cria Serrah.
Jaillissant de l’ombre, elle se précipita vers la maison. Phosian s’élança sur ses talons, sa silhouette dégingandée contrastant avec la carrure athlétique de sa chef. Comme ils atteignaient l’entrée du bâtiment, deux autres membres de leur équipe sortirent des ténèbres pour les rejoindre. À l’instar de Phosian, chacun d’eux était armé d’une hache.
Les battants de la porte étaient en chêne bardé de fer. Au signal de Serrah, l’assaut commença. Presque aussitôt, le reste de l’équipe se mit à pilonner l’arrière de la maison.
Serrah balaya la ruelle du regard. Elle se sentait vulnérable. Les agents impériaux n’étaient pas franchement populaires dans ce quartier et elle s’attendait presque à voir les habitants accourir pour protester.
Mais elle s’inquiétait bien davantage de ce qui pouvait se tapir à
l’intérieur de la maison.
Les portes cédèrent.
Un couloir chichement éclairé s’étendait devant eux. Il se terminait par une autre porte. Un passage s’ouvrait dans le mur de droite. Serrah fit signe à l’un de ses hommes de monter la garde, puis Phosian, elle et les autres membres de son groupe s’avancèrent prudemment, armes au clair.
Quelque chose sortit du passage latéral. Ils se figèrent.
Des muscles sinueux ondulaient sous une fourrure d’ébène hérissée. La créature n’était qu’une masse de crocs et de griffes, réputée pour sa férocité. Ses yeux fauves toisèrent les intrus, et elle poussa un grondement sifflant.
La panthépique arrivait à la taille de Serrah. En se dressant sur ses membres postérieurs, elle aurait pu lui poser ses pattes avant sur les épaules et lui arracher la gorge d’un coup de mâchoires.
Pétrifiés, Serrah et ses compagnons regardèrent un second félin entrer avec souplesse dans le couloir. Il était tout aussi gros et tout aussi furieux que le précédent. Ses oreilles frémissaient et sa grosse langue rose pendait hors de sa gueule.
Serrah n’avait aucune certitude à leur sujet. Elle décida de courir le risque et fit un pas en avant.
— Chef…, s’inquiéta l’un de ses hommes.
Elle ne lui prêta aucune attention et se dirigea vers la créature la
plus proche.
La panthépique bondit.
La réaction de Serrah fut instantanée. Elle s’accroupit et, les dents serrées, brandit son épée à deux mains au-dessus de sa tête. La lame décrivit un arc de cercle perpendiculaire à la trajectoire de l’animal écumant, qu’elle coupa en deux. Mais pas comme s’il eût été constitué de chair.
Au lieu de se vider de leur sang, les deux moitiés de la panthépique demeurèrent suspendues dans les airs l’espace d’un instant. Puis elles se dissolurent en un nuage de particules dorées et s’évanouirent.
Serrah se releva en poussant un gros soupir.
— Des glamours sentinelles, déclara-t-elle, fort inutilement.
Et bien fichus, avec ça, estima-t-elle. Ils avaient dû coûter joliment cher.
L’autre panthépique se détourna et regagna l’alcôve qui lui servait de tanière. Serrah et ses compagnons l’ignorèrent.
— Ne traînons pas là, les pressa Phosian, irrité.
Serrah le foudroya du regard, puis donna un coup de pied dans la porte, qui s’ouvrit.
Au premier abord, la pièce semblait inoccupée. Elle était vaste, avec un plafond haut et des fenêtres masquées par des rideaux. Des chandelles et des torches, ainsi que plusieurs braseros, éclairaient des amas de caisses et de tonneaux. Des coussins élimés et des meubles branlants traînaient un peu partout. Des os de poulet, des bouteilles de vin brisées, des croûtes de pain rassis et autres détritus jonchaient le sol.
Une rangée de paillasses courait le long d’un mur. Elles étaient encombrées de flasques de pierre, de décanteurs, de fioles, de bocaux, de mortiers et de pilons. Des sacs en toile de jute éventrés déversaient des plantes séchées, et deux ou trois chaudrons crachaient des volutes de vapeur laiteuse.
Serrah ne connaissait que trop bien ce qui était posé sur la table qui occupait le bout de la rangée : des monticules de poudre d’un blanc jaunâtre, légèrement cristalline. Leur seule vue lui glaça le sang.
Tandis qu’ils contemplaient ce spectacle, elle sentit Phosian piaffer d’impatience à ses côtés.
— Du calme, le rabroua-t-elle.
— Attendre, toujours attendre, maugréa le jeune homme. Que sommes-nous donc – des suppliants ?
— Nous devons être sûrs, insista Serrah.
Phosian lui cracha son mépris à la figure.
— Au diable vos précautions !
Il la bouscula et bondit à l’intérieur de la pièce.
— Phosian ! s’exclama Serrah, atterrée.
Le jeune homme ne lui prêta aucune attention. Planté au milieu de la pièce, il brandit sa hache et hurla :
— Montrez-vous, vermine ! Affrontez-nous !
— Idiot, souffla Serrah. (Elle se tourna vers ses hommes et ordonna :) Restez ici.
Elle entra dans la pièce à la suite de Phosian.
— Ordures, lâches ! tempêtait le jeune homme, bravache. Montrez-vous !
— Phosian ! (Serrah s’approcha prudemment de lui, bien qu’elle eût du mal à contenir sa colère.) Qu’est-ce que vous fichez ? (Elle promena un regard nerveux à la ronde.) Quand je donne un ordre, vous obéissez !
— C’est ma famille qui donne les ordres, Ardacris. Tâchez de ne pas l’oublier.
— Je me moque de votre famille comme d’une guigne ! Ici, c’est moi qui commande, et vous…
Un objet fila en tournoyant au-dessus de sa tête. Serrah eut juste le temps d’apercevoir un éclat métallique et tranchant.
Puis la hachette se planta dans le cœur de Phosian. Le jeune homme cria et tituba en arrière. Sa hache s’échappa de ses doigts et s’écrasa sur les dalles avec fracas. Du sang jaillit de sa plaie, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, et il s’écroula.
Serrah hoqueta.
Puis trop de choses se produisirent simultanément.
Des silhouettes sortirent de derrière les tonneaux et les caisses ainsi que d’un coin invisible depuis le seuil. Un raclement grinçant résonna
derrière Serrah, lui faisant faire volte-face. Une seconde porte intérieure, lourde et bardée de fer, s’abattit telle une herse, heurtant le sol avec une pesante vibration, la coupant de ses compagnons restés dans le couloir, qui martelèrent le battant.
Serrah se tourna pour affronter ses adversaires.
Ils étaient cinq. Noueux, couverts de tatouages et de cicatrices, avec un corps pareil à du granit, des dents ébréchées et un regard dur comme la pierre. Des hommes passés maîtres dans l’art de la violence.
Ils se déployèrent en fer à cheval, dans l’intention de l’attaquer simultanément sur trois côtés. Mais la pièce était si encombrée que les clous du fer ne purent se placer comme prévu. Serrah se retrouva avec deux bandits sur sa droite et un troisième qui traînait dans leurs pattes. Le quatrième était sur sa gauche, et le dernier, face à elle, ne pouvait être que le chef. Il avait l’air encore plus musclé et plus mauvais que les autres, et il irradiait une menace encore plus palpable.
L’espace d’un battement de cœur, personne ne parla ni ne bougea. On aurait dit que le chef étudiait Serrah. Enfin, il marmonna :
— Papillon.
Serrah s’était attendue à beaucoup de choses, mais pas à ça. Elle ne sut comment réagir.
— Papillon brillant, précisa le chef des bandits en la fixant de ses yeux voilés. Papillon de soie noire.
Alors, Serrah comprit. Ils avaient testé leur marchandise. Ils étaient déments et imprévisibles. Enrajés.
Son regard se posa sur le tas de poudre blanche, et un bref instant, elle se sentit de nouveau dégringoler dans l’abysse.
— La raje est illégale. Vous le savez.
— Il faut bien gagner sa vie, répliqua son interlocuteur, impassible.
Serrah regarda Phosian qui baignait dans une mare écarlate.
— Vous parlez d’une vie !
De l’autre côté de la porte, les coups redoublèrent d’intensité. Des bruits de lutte résonnaient quelque part ailleurs dans le bâtiment. Cette diversion lui suffit pour glisser sa main libre dans les plis de sa tunique sans que les bandits le remarquent.
— Je te reconnais, affirma le chef en recommençant à la détailler. Même avec ton masque. Tu as déjà eu affaire aux gens de notre milieu.
Ce n’était pas une association bienveillante, et encore moins un
souvenir bienvenu.
— Exact, dit sèchement Serrah. (Pointant son épée vers la table,
elle répéta :) La raje est illégale. En vertu de l’autorité dont m’a investie le gouvernement de Gath Tampoor…
Les bandits éclatèrent d’un rire narquois.
— Économise ton souffle, lui conseilla leur chef. Tu en auras besoin pour mourir.
— Très bien, dit Serrah en les gratifiant d’un sourire. Finissons-en.
Ses adversaires se mirent en mouvement. Elle les prit de vitesse. Sortant sa main de sa tunique, elle en jeta le contenu vers les trois hors-la-loi massés sur sa droite. Une poignée d’étoiles de lancer aux bords affûtés fila dans leur direction.
Trois seulement étaient réelles. Mais le charme était si réussi que Serrah ignorait lesquelles ; ses cibles non plus ne pouvaient le deviner. La confusion gagna les trois bandits tandis qu’ils esquivaient, se bousculaient ou levaient les bras pour se protéger des projectiles. La plupart des étoiles éclatèrent sous l’impact sans leur faire le moindre mal, fleurs argentées qui déployèrent leurs pétales et se flétrirent aussitôt contre leur corps ou le fatras environnant.
La réalité était tout autre et elle avait des dents. Une étoile tout ce qu’il y a de solide trancha la gorge de l’homme du milieu, faisant jaillir son sang. Il s’écroula. Son camarade de droite, occupé à chasser les illusions comme des mouches, en reçut une dans la joue. Le troisième hors-la-loi, qui poussait sur la gauche, fut arrosé par une pluie de plâtre lorsque le dernier projectile frappa le mur au-dessus de lui.
À présent, Serrah n’avait plus de sorts pour se défendre. La confrontation devrait être réglée par le fer.
Le chef hurlait des ordres et le bandit de gauche se rapprochait d’elle. D’un geste vif, elle dégaina un couteau pour faire pendant à son épée.
L’homme se jeta sur elle en brandissant un cimeterre. Elle bloqua en diagonale avec son couteau, et le choc de l’impact les fit tous deux sursauter. Simultanément, elle abattit son épée selon une trajectoire incurvée, visant les organes vitaux de son adversaire, qui dévia sa lame de justesse et contre-attaqua. Serrah para sa botte et recula d’un pas.
Elle n’avait pas de temps à perdre, et les probabilités étaient contre elle. De nouveau, elle bondit. Maniant ses armes simultanément, elle écarta le cimeterre du hors-la-loi et enchaîna en lui lacérant le bras droit de son couteau. L’homme lâcha un juron et battit en retraite, du sang dégoulinant de sa plaie. Serrah chargea. Malgré sa blessure, son adversaire n’avait pas lâché son épée, et il tenta de l’utiliser pour la repousser. Serrah pénétra sa garde et lui plongea sa lame dans la poitrine. Le bandit bascula en arrière, dans les jambes de son chef écumant de rage.
Un autre hors-la-loi bondit par-dessus un canapé éventré et atterrit à six pas de Serrah. C’était celui que son étoile avait manqué de peu, comme en attestaient ses vêtements couverts de plâtre. Elle frappa en visant la tête. Il esquiva et continua à avancer. Elle le harcela de plus belle, impatiente de l’abattre avant qu’un autre malfrat ne l’atteigne.
Un moment, ils luttèrent pied à pied, chacun refusant de céder un pouce de terrain. Puis, par chance plutôt qu’intentionnellement, la pointe de l’épée de Serrah entailla la joue du bandit au niveau de la mâchoire.
L’homme porta une main à son visage et recula en titubant. Il alla heurter la table qui bascula, projetant la raje dans les airs. La poudre se dispersa tel un blizzard blanc tourbillonnant. Serrah pressa le dos de sa main sur sa bouche et lutta pour calmer sa respiration tandis que le chef des hors-la-loi hurlait sa colère.
Du coin de l’œil, elle aperçut le bandit qu’elle avait blessé à la joue. L’étoile de lancer était toujours fichée dans sa pommette. À quatre pattes dans un coin, il déplaçait hâtivement des caisses.
Dehors, les agents impériaux faisaient de plus en plus de bruit.
Le répit de Serrah fut bref. Le hors-la-loi dont la mâchoire saignait copieusement se releva en grognant. Son chef et lui attaquèrent de concert. Serrah porta un coup cinglant au chef et se concentra sur le blessé. Celui-ci agita son épée. Elle dévia le coup. Puis sa lame s’engouffra dans l’ouverture et plongea dans le ventre du bandit. Il s’écroula, raide mort.
Flamboyant d’une fureur alimentée par la raje, le chef se jeta sur Serrah. Elle recula d’un pas, hésitant au milieu des débris, et se ressaisit la seconde d’après. Ils croisèrent le fer, pied à pied, frappant et tranchant. Enfin, Serrah ouvrit une brèche dans la garde de son adversaire et lui lança son pied dans l’estomac. Le hors-la-loi se plia en deux, la bouche ouverte, mais eut le réflexe de brandir son épée devant lui pour empêcher tout enchaînement. Serrah se retira.
Elle vit que l’homme à la joue blessée avait presque fini de débarrasser les caisses, révélant les contours d’une trappe. À présent, elle savait pourquoi ils ne pouvaient pas se permettre de traîner.
Cette seconde où sa concentration vagabonda faillit lui coûter très cher.
Bredouillant des paroles aussi furibondes qu’incohérentes, le chef des bandits empoigna une jarre de terre cuite et en jeta le contenu à la figure de Serrah. Elle bondit sur le côté, évitant de justesse de se faire doucher. Le liquide tomba en pluie sur le bois, le tissu et la paille qui jonchaient le sol, bouillonnant, sifflant et dégageant une fumée âcre. Quelques gouttes de vitriol éclaboussèrent la main et le flanc de Serrah, la piquant comme des aiguilles chauffées au rouge. Elle serra les dents pour ravaler sa douleur et continua à se déplacer. Le chef des hors-la-loi la suivit, écartant à coups de pied les obstacles qui se dressaient sur son chemin.
La fuite de Serrah la rapprocha du bandit à la joue blessée. Du sang gouttait depuis l’étoile plantée dans sa pommette. À genoux, il tirait sur un anneau métallique et avait réussi à soulever la trappe d’une longueur de bras.
Serrah saisit cette occasion et lui abattit son épée sur le cou. L’homme et la trappe retombèrent avec fracas.
À présent, elle haletait. Tous ses muscles la lançaient et de la sueur lui picotait l’échine. Mais le chef enragé ne lui laissa pas le moindre répit. Il fondit sur elle et lui assena un tourbillon de coups. Ils luttèrent de toutes leurs forces, le front plissé et les mains couvertes d’ampoules.
En appui sur son mauvais pied, Serrah dut se propulser dans les airs quand son adversaire tenta de lui trancher les jarrets. Sa contre-attaque manqua sa cible, ne frappant que l’un des braseros qui se renversa. Des charbons ardents s’éparpillèrent dans toutes les directions, embrasant quelques haillons et capitonnages de sièges en lambeaux. Une demi-douzaine de petits feux s’allumèrent.
Serrah se battait toujours contre le chef des bandits. Elle trébucha sur le corps de Phosian et faillit tomber. Une attaque qui visait à la décapiter passa assez près de son but pour déchirer le col de sa tunique.
Un canapé au tissu moisi commença à brûler. Les flammes avides léchèrent la poix d’un baril et se propagèrent rapidement au reste de la pile. Elles s’élancèrent à l’assaut d’un rideau et montèrent vers le plafond. Une épaisse fumée noire se répandit dans la pièce. Serrah se réjouit de porter un masque, même s’il ne protégeait pas ses yeux, qui la piquaient déjà.
À présent, seuls comptaient l’endurance et les nerfs. Le duel se mua en un échange de coups laborieux.
Une série de détonations ébranla la pièce tandis que pots et bocaux explosaient sur les paillasses en flammes. Les combattants se baissèrent pour esquiver les éclats de verre et de poterie.
La lame d’une hache passa à travers la porte.
La conjonction de tous ces événements désarçonna le chef des bandits, et Serrah en profita pour se jeter sur lui, le couteau en avant. Esquivant sa défense maladroite, elle lui entailla la poitrine. L’homme poussa un gémissement, porta la main à sa plaie et recula. Il se prit les pieds dans une chaise renversée et s’étala sur le dos. Malgré sa fâcheuse posture, il tenta de repousser Serrah, qui le désarma. L’épée rebondit sur les dalles avec un tintement métallique.
Le bandit tenta de se concentrer sur son adversaire à travers le voile qui s’était abattu devant ses yeux. Et dans sa propre douleur, il reconnut celle de Serrah.
— Papillon ? chuchota-t-il.
— Ce papillon-là a un dard, l’informa Serrah avant de lui planter son épée dans le cœur.
Elle se redressa lentement, le souffle court. La fumée la fit cligner des yeux. Le feu avait pris sur tous les côtés de la pièce et la chaleur devenait insupportable. Sa gorge en était déjà toute desséchée et meurtrie.
Une hache fendit de nouveau la porte, bientôt imitée par une autre. Dans une cacophonie de bois qui craque et de métal qui se déchire, quelques membres de son groupe firent irruption dans la pièce. Ils se déployèrent, épées brandies et arcs bandés, puis s’immobilisèrent en écarquillant les yeux.
Serrah se ressaisit.
— Rapport, réclama-t-elle d’une voix rauque.
L’homme le plus proche d’elle s’arracha avec difficulté à la contemplation du carnage.
— Euh… Nid nettoyé, chef. (Son regard se posa sur Phosian.) Pas de… pas d’autres pertes.
— Bien, approuva Serrah. Maintenant, tout le monde dehors. Plus vite que ça.
L’homme désigna le corps du menton.
— Et lui, qu’est-ce qu’on en fait ?
— Emmenez-le. Dépêchez-vous !
Un bras replié devant le visage pour se protéger du brasier infernal, les hommes se précipitèrent pour ramasser leur camarade. Puis Serrah les poussa devant elle vers la sortie. Le couloir canalisait la fumée et, quand ils sortirent enfin à l’air libre, tous pleuraient et toussaient.
Le reste du groupe les attendait dehors. Ils déposèrent Phosian sur le sol, et Serrah chercha son pouls tandis que les autres échangeaient des coups d’œil anxieux. Enfin, elle secoua la tête, même si elle le savait depuis le début. Elle balaya du regard le visage de chacun de ses hommes et devina ce qu’ils pensaient.
— Je déteste perdre qui que ce soit, fût-ce un abruti borné. Mais on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, surtout dans notre métier. Je ne tolérerai aucune indiscipline. La mission n’est pas terminée tant que nous ne serons pas rentrés chez nous.
— De tous les gars qu’on aurait pu perdre, il a fallu que ça tombe sur lui, grommela quelqu’un.
Serrah songea que la mort de Phosian était préférable à celle d’un membre plus expérimenté de son équipe. Mais elle allait aussi causer bien plus de problèmes. Pour l’instant, la jeune femme devait se concentrer sur ses priorités.
— Cet endroit grouillera bientôt de citoyens, et ils ne seront pas contents de nous voir. Ouvrez l’œil. Et si nous rencontrons une quelconque opposition, ne faites pas de quartier.
Personne ne jugea bon de contester ses ordres. Serrah confia à deux hommes le soin de porter le corps de Phosian, et ils se mirent en route. Derrière eux, les flammes jouaient sur le toit du repaire des trafiquants. Les fenêtres crachaient une fumée aussi noire que de l’encre et piquetée d’étincelles.
Ils enfilèrent les rues prudemment, restant dans l’ombre autant que possible. Tout en marchant, ils ôtèrent leurs masques et leurs tuniques, les roulèrent en boule et les jetèrent dans des buissons ou des impasses mal éclairées. Ceci fait, ils essuyèrent les cendres dont ils s’étaient barbouillés le visage.
Serrah se débarrassa de son masque et secoua la tête pour libérer ses cheveux couleur de blé. Puis elle cracha dans ses mains et les frotta l’une contre l’autre. À présent que l’adrénaline refluait dans ses veines, le contrecoup de la bataille se faisait sentir. La douleur de l’épuisement, des brûlures d’acide… Et par-dessus tout, ce qui était arrivé à Phosian. Elle se força à prendre des inspirations profondes et régulières pour s’empêcher de trembler.
Derrière eux, ils entendirent de l’agitation, un brouhaha de voix étouffées. Serrah fit presser l’allure à ses hommes et envisagea une dispersion. Mais ils atteignirent l’étendue de terre en friche sans incident et sans avoir croisé rien ni personne d’autre que quelques glamours errants. À l’abri
du rideau d’arbres, ils retrouvèrent leurs chevaux. Les deux hommes qui portaient Phosian l’enveloppèrent d’une cape et jetèrent son corps en travers de sa selle.
Comme ils prenaient pied sur la route, ils virent un groupe de cavaliers se porter à leur rencontre, mais il ne venait pas du côté du raid. Les nouveaux venus étaient trop proches et trop nombreux pour qu’ils puissent leur échapper. Serrah et ses hommes tirèrent sur les rênes de leur monture et portèrent la main à leur épée.
Le clair de lune blafard leur permit de distinguer les tuniques rouges des cavaliers quelques instants avant que ceux-ci les rejoignent.
— Il ne manquait plus que ça, grommela l’un des compagnons de Serrah.
Le groupe d’en face se composait de trente ou quarante personnes, soit trois ou quatre fois plus que le leur. Mais combien d’entre elles étaient des chimères ? Nul n’aurait pu le deviner. Les clans de paladins avaient accès à la plus raffinée des magies.
Les cavaliers s’approchèrent en ordre impeccable, leur attitude militaire contrastant avec le comportement plus relâché des hommes de Serrah. Le capitaine fit arrêter la colonne. C’était un individu au visage dur, orné d’un bouc. Il ne perdit pas de temps en vaines aménités.
— Serrah Ardacris ?
La jeune femme acquiesça.
— Escorte de Chand Phosian.
Elle ne dit mot, et aucun de ses hommes n’osa ouvrir la bouche.
— Nous sommes ici pour Chand Phosian, reformula lentement le paladin, comme s’il s’adressait à une enfant simple d’esprit. Où est-il ?
— Nous revenons juste d’une mission, expliqua Serrah. Nous ne sommes pas encore hors de danger. Commençons par nous éloigner d’ici et…
— Où est le fils du Principal-Élu ? (Le capitaine déchiffra l’expression de ses interlocuteurs et cria :) Que s’est-il passé ?
À contrecœur, Serrah fit signe à ses hommes d’amener le cheval de Phosian, resté à l’arrière du groupe. À la vue du fardeau que transportait l’animal, le visage du capitaine s’assombrit. Il mit pied à terre et se dirigea vers l’étalon, tandis que les autres l’observaient en silence. Soulevant la cape, il dévoila les traits pâles de Phosian.
— Tombé au combat, expliqua Serrah.
Le capitaine leva les yeux vers elle.
— Vous avez été très imprudente.
— Il nous arrive d’encaisser des pertes en mission, vous le savez bien.
— Certaines pertes sont inacceptables.
— Oh, pitié ! lâcha Serrah, exaspérée. C’est lui qui…
Le capitaine fit un geste tranchant pour lui couper la parole.
— La ferme, Ardacris. Vous venez avec nous.