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STEPH SWAINSTON

L'Année de notre Guerre
» Biographie

 


L'Année de notre Guerre, (extrait)
Steph Swainston

Dès mon arrivée à Lowespass, j’ai acheté un journal que j’ai lu à l’ombre du mur de la forteresse.
Le Château appelle des renforts
Rachiswater poursuit son offensive.
Le Château a demandé que l’on envoie huit mille nouveaux soldats des Prairies rejoindre le fyrd awien sur le front de Lowespass. Les soldats awiens menés par le roi Corlieu Rachiswater ont repoussé les Insectes à l’ouest, dévoilant ainsi les vestiges de la ville de Lowespass, perdue l’an dernier lors de l’avancée des Insectes.
À l’occasion d’une conférence de presse qui s’est tenue vendredi dernier, où Comète représentait le Château, le roi Rachiswater a annoncé la reconquête de cinq kilomètres de terrain. Il a souligné que c’était la première fois en vingt ans qu’on parvenait à repousser le Mur. Sa Majesté a appelé « nos frères des Prairies » à envoyer des renforts afin de permettre la poursuite de cette avancée. Selon Comète, l’empereur se disait « satisfait » du succès de l’opération awienne.
La ville de Lowespass offre désormais un spectacle impressionnant, de nature à choquer ceux qui n’ont jamais vu l’œuvre des Insectes. Ils ont ajouté aux murs et poutres calcinés (on avait incendié la ville avant son évacuation) leur propre complexe de constructions de papier gris, coiffées de toits pointus évoquant des maisons. Leurs tunnels creusent le sol de part en part.
Les pertes awiennes les plus lourdes de ces deux dernières semaines ont touché l’infanterie, avec un millier de morts et autant de blessés. Cinq cents cavaliers ont été tués, tandis que les archers, tous sous le commandement d’Éclair, comptent seulement douze blessés. Aucun des immortels n’a été touché, et ils continuent à encourager les troupes. On a promis aux vétérans de cette campagne des propriétés dans les terres fraîchement reconquises.
Comète a affirmé que, malgré tous les efforts déployés, on redoutait encore l’apparition d’un essaim d’Insectes. Il a déclaré que les bâtiments s’étendaient sur des kilomètres au-delà du Mur. « Quand on les survole, a-t-il commenté, on a l’impression de… »
Je connaissais mes propres mots, même aussi piètrement rapportés, et je suis donc passé à la page cinq où figurait un dessin d’Éclair étonnamment ressemblant. Le personnage s’accrochait désespérément à une jolie fille portant une guitare. Elle s’éparpillait tel un fantôme en une volée de petits cœurs taillés dans du bois. Au-dessous, la légende disait : Grive ? Dans tes rêves.
J’ai replié le journal en ricanant avant de le fourrer sous ma ceinture, au creux de mes reins. D’un bon pas, je me suis éloigné du mur fortifié pour rejoindre l’à-pic, au-dessous duquel j’entendais les remous du fleuve. Après deux grandes foulées, je me suis mis à courir. J’ai martelé le sol, accéléré, de plus en plus vite, jusqu’au bord de l’à-pic. Trois, deux, un. Déployant mes ailes, j’ai franchi le rebord d’une poussée alors que le sol s’affaissait au-dessous de moi. J’ai pris la direction du camp en décrivant une longue courbe tranquille.

De jour, l’avant-poste de Lowespass remplissait la vallée fluviale de bruits et de splendeur. Des tentes recouvraient entièrement le sol, évoquant les écailles colorées des ailes de papillons. Des chariots couverts, tirés par des chevaux épuisés, transportaient les troupes qui patrouillaient le long du mur des Insectes sur la route défoncée. Ils déposaient leur chargement à la forteresse et emportaient les blessés. Vus du ciel, les chariots alignés en file indienne avaient la taille de boîtes d’allumettes. Les cris des soldats à l’entraînement portaient jusqu’à moi , d’autres hommes, au repos, s’asseyaient en groupe dans l’herbe ou dans la cité de tentes, sous les auvents, autour des feux. Des bannières indiquant les divisions des fyrds, portées par le vent assoupi de la montagne, se tortillaient comme des langues agiles. Aigles blancs sur fond bleu pour le pays d’Awia, coquille pour le domaine de Summerday, poing serré pour la ville de Hacilith, étoiles, navires et charrues pour les domaines des Prairies. Le drapeau du Château était planté au centre du camp, soleil rayonnant rouge et jaune. Notre symbole de longévité resplendissait sur les terres reprises aux Insectes, et les soldats qui passaient au-dessous levaient les yeux, le sourire aux lèvres.

J’ai atterri à minuit, presque aveugle, cherchant à me rappeler la profondeur de la vallée. Je fonçais vers elle en équilibre sur mes longues ailes. Derrière le flanc de coteau tailladé, le fleuve ressemblait à un filament de miroir argenté, et j’apercevais le Mur non loin de là.
Trop vite. Je vais trop vite.
Bien.
Divisant la vallée, la forteresse de Lowespass se dressait au-dessus de moi sur son rocher escarpé tandis que je chutais. Le sol sombre était piqueté de points rouges, les feux de camp des soldats des fyrds. De plus près, je distinguais tout autour des visages pâles, mais rien de plus. Voir Lowespass peuplée de soldats muets me perturbait. J’ai ralenti, déployant mes ailes pour atterrir bien proprement sur un carré de terre, à moins de deux mètres d’un petit groupe de sacs de couchage qui s’est mis à glapir.
J’ai foulé le sol humide, entre les bivouacs et les piquets de tentes, en direction du pavillon du Château. La fente de l’entrée laissait échapper le mince faisceau d’une lampe. Je suis resté là un moment, à écouter les bavardages provenant du pavillon, avant de me rappeler que les gens qui épiaient à l’extérieur des tentes entendaient rarement dire beaucoup de bien d’eux-mêmes.
— Bienvenue, Comète, m’a dit Corlieu.
— Vous pouvez m’appeler Jant, lui ai-je répondu.
Comme mes yeux s’habituaient à la lumière, j’ai vu trois hommes qui jouaient aux cartes autour d’une table. Le pavillon était si vaste que les coins restaient dans l’ombre , on avait entouré le mât central de rubans jaunes et rouges. Je me suis incliné devant le roi, Corlieu Rachiswater, et son frère Gerfaut avant de saluer Éclair, l’Archer du Château.
Éclair m’a retourné un brusque signe de tête. Il était occupé à trier son jeu de cartes.
— Quelles nouvelles ?
— Diw a gagné deux-zéro contre Hacilith.
Il m’a regardé d’un air ébahi.
— Tu ne peux jamais rester sérieux ?
Corlieu s’est penché en avant.
— Vous avez réussi ?
— Bien sûr. Votre Majesté, il y a cinq mille soldats en marche depuis la côte. Il leur faudra une semaine pour arriver ici à cheval. Par ailleurs, je suis allé au Château m’entretenir avec l’empereur, qui se dit extrêmement satisfait de ce que nous avons accompli. Il approuve tous les plans que vous m’avez demandé de lui présenter…
— Attendez, attendez. Nous avions dit huit mille, pas cinq.
— Je peux en faire venir trois mille de plus d’Awia si vous m’en laissez le temps.
J’avais un peu honte d’avoir consacré mes derniers jours au Château à rendre visite à ma femme au lieu de travailler. Le roi Corlieu Rachiswater est le seul homme de ma connaissance capable de rester des semaines au front sans éprouver le besoin de passer une nuit avec une femme.
Il a secoué la tête.
— Il faut qu’ils viennent des Prairies. Pas d’Awia. Qui va nous nourrir ?
— Messire, il reste peu de soldats sur la côte, et la plupart sont trop jeunes. Il n’y a pas encore de tollé général, mais je ne crois pas qu’il soit très judicieux d’en appeler autant.
— Si mon pays d’Awia donne tout ce qu’il peut, alors les Prairies le doivent aussi.
J’ai répliqué :
— Si je peux me permettre une critique, ce qui nous coûte toutes ces vies, c’est votre campagne pour repousser les Insectes hors du terrain où ils sont bien installés.
— Alors vous préférez passer deux mille ans de plus dans une impasse ?
J’ai soupiré. Le Château avait pour objectif de protéger les Zascai des Insectes, toujours aussi nombreux. Si on épuisait les forces armées de toute une génération, combien de temps pourrait-il encore garantir cette protection ?
— Les immortels sont tellement frustrants parfois, a fait remarquer Corlieu à son frère. Nous pouvons battre les Insectes. Avec huit mille hommes, nous pouvons contrôler leurs mouvements. Nous pouvons nous soutenir mutuellement !
Je lui ai répondu :
— J’ai une certaine expérience des batailles et je crois que ce serait une mauvaise idée d’agir sur un coup de tête.
Rachiswater s’apprêtait à protester quand Éclair est intervenu :
— Votre Majesté, ne vous disputez pas avec Comète.
— Désolé, Jant.
— Non, non. C’est ma faute. J’ai pas mal d’heures de vol dans les pattes. Je suis un peu crevé.
Ils sont allés me chercher une chaise pour que je puisse m’asseoir à leur table et m’ont apporté une carafe de cristal contenant du vin rouge. Boire avec l’estomac vide n’était pas très judicieux, et la tête s’est mise à me tourner tandis que les autres poursuivaient leur partie de cartes.
— Tu as l’air fatigué, m’a dit Éclair, la voix empreinte de méfiance.
L’insigne du domaine de Micawater, sur son épaule, accrochait la lumière des lampes, et un motif similaire en forme de losange ornait le carquois rempli de flèches à l’empenne rouge accroché au dossier de sa chaise. Près du carquois était pendu un arc composite dernier cri : corne incrustée d’or et lamelles de bois poli, extrémités recourbées comme des tenailles. Signe qu’Éclair avait dû se donner en spectacle, car il se servait généralement d’un grand arc au combat. Il dépassait de peu Corlieu en taille, Gerfaut en largeur et moi en musculature.
Corlieu et Gerfaut se ressemblaient un peu, mais Corlieu avait hérité de toute la force et la noirceur, là où son jeune frère ressemblait à un roseau doré.
— Je veux que nous restions concentrés sur la campagne, a grondé Corlieu. Surtout demain, car la journée va être éprouvante. Archer, votre rôle sera vital.
Éclair a gardé le silence.
— Et Messager ? Jant… ?
— À votre service, ai-je répondu.
Corlieu a rempli son verre et l’a levé pour porter un toast à l’empereur. J’ai trinqué avec lui et reposé mon verre après avoir avalé une brève gorgée. Je ne voulais pas qu’il voie ma main trembler.
L’expression de Corlieu s’est faite songeuse.
— Trois autres immortels – Tornade, Brume et Ata – vont nous rejoindre. Ondée va rester à la forteresse de Lowespass. Il n’y avait pas eu pareille réunion du Cercle depuis… depuis quand ?
— Tout juste cent ans, ai-je répondu.
Les yeux pâles de Gerfaut pétillaient d’enthousiasme contenu. Sa main osseuse caressait son petit bouc blond. Sans aucun doute, il comptait écrire plus tard sur le sujet : Gerfaut Rachiswater luttant sans crainte contre les Insectes avec l’aide des immortels.
Dans le langage awien, les immortels s’appellent Eszai. Les poèmes de Gerfaut nous décrivaient, nous les Eszai, comme des êtres divins, et son robuste frère comme un combattant héroïque, si bien que l’éclat de notre lumière rejaillissait un peu sur le cadet, mais je ne l’avais jamais vu prendre une épée. On l’avait chargé de s’assurer que tous les blessés et les victimes d’intoxication alimentaire retournaient à la forteresse, et que les soldats des fyrds rejoignaient leurs domaines sans s’attarder en route pour jouer les bandits de grand chemin. Il m’avait délégué ces tâches dès le début et restait désormais au campement, griffonnant dans son carnet à l’aide d’un stylo plume.
— J’ai une quinte flush à cœur, a annoncé Éclair. Messieurs ? Aïe. Tant pis. Donc… je gagne l’amphithéâtre de Rachiswater et la bibliothèque de Gerfaut.
Ses grandes mains ont redistribué les cartes au dos rouge.
— Je mets en jeu le pont de Micawater, qui est comme vous le savez l’une des sept merveilles de ce monde, alors merci d’en prendre grand soin. Jant, tu joues ?
— Bande de pauvres crétins d’Awiens, ai-je marmonné, contrarié.
— On s’amuse juste un peu. Je te rendrai ton manoir demain matin.
J’ai décliné l’offre , l’intérêt des jeux de cartes m’échappe. Je bats les Awiens en vitesse de réaction , si je voulais gagner, je pourrais tricher par un tour de passe-passe. Si je jouais sans tricher, Corlieu me battrait, car il est meilleur stratège et inexpressif à souhait, et Éclair le battrait à son tour, car il joue aux cartes depuis quinze cents ans et sait d’instinct voir clair dans n’importe quel jeu. Mes pensées vagabondaient. Je me sentais un peu tremblant et j’ai décidé de mettre ça sur le compte de la fatigue, des fois que mes associés le remarqueraient. Je me suis levé, repoussant la chaise dans l’herbe humide.
— Vous m’autorisez à prendre congé ?
— On se voit demain à l’aube, a dit le roi.
— Fais de beaux rêves, m’a lancé Éclair.

La douce brise m’a paru revigorante. Nous nous trouvions à l’extrême limite des montagnes et, avec un peu d’imagination, je devinais le parfum des hautes cimes, pins et glaciers, derrière la puanteur des feux de camp et des soldats mal lavés. Ce n’était qu’un caprice, mais savoir que la brise de Lowespass soufflait tout droit des montagnes me rendait d’humeur nostalgique. Je me suis rappelé, non sans amertume, que la nostalgie aussi était un symptôme de manque.
Comme je ne possédais pas de tente à moi, et n’en avais d’ailleurs pas besoin, je me suis précipité vers le pavillon d’Éclair Sacre où des couvertures de peau de chamois entassées tout près de l’entrée indiquaient mon lit. Il n’avait touché ni à mes cartes ni à mes habits, toujours empilés comme je les avais laissés, même s’ils étaient maintenant humides de rosée. J’ai réussi à allumer une bougie, à rassembler mon matériel et à m’envoyer une dose. Je me suis vite endormi, roulé en boule, tourmenté par des hallucinations.
Jusqu’à ce que l’aube dorée me réveille d’un grand coup de botte.
Je me suis étiré en bâillant, retrouvant peu à peu ma souplesse. Je suis resté blotti sous les couvertures, bien au chaud et parfaitement détendu, à contempler le Mur un peu plus bas dans la vallée de Lowespass. La vallée s’emplissait de la fumée gris bleuté d’un millier de feux de camp, flottant en bandes horizontales qui adoucissaient la lumière du soleil. Des groupes de soldats se rassemblaient pour se diriger vers la principale source de fumée, là où l’on servait le petit déjeuner. On préparait au front une nourriture d’une étonnante qualité – sans doute parce que très peu d’hommes du fyrd général avaient envie de se trouver là, et mieux valait que le Château cherche à les amadouer plutôt qu’à les contraindre. Je regardais des soldats démonter les tentes vertes, qui retombaient en se gonflant avant d’être attachées à des poteaux pour le transport. Je me suis laissé aller un moment à observer la scène, le regard agréablement vague , puis j’ai songé au plaisir que m’apporterait un autre fix. Ma seringue reposait sur une carte dépliée. J’ai tendu la main vers elle et, alors que mes doigts se refermaient dessus, une botte s’est abattue sur mon poignet.
— Pas question, m’a dit Éclair. (Il a lancé quelques pans d’écharpe cramoisie par-dessus son épaule puis s’est penché pour ramasser cuillère, seringue et bout de papier.) Je m’occupe de tout ça.
— Oh non. Franchement. Allez, Sacre ! Tu ne vas pas recommencer.
— Corlieu nous appelle. J’ai besoin que tu parles à Tornade. Allez, debout.
J’aurais dû prendre le comportement d’Éclair en exemple. Il portait une armure – corselet d’écailles de cuivre conçues pour ressembler à des plumes de couverture – protégeant sa poitrine et ses bras musclés jusqu’au coude, un pantalon de cuir lacé sur les côtés ainsi qu’une épée de Forge à la hanche. Son écharpe, ornée de l’insigne du Château, adhérait à ses ailes (plus longues que la moyenne) et en ébouriffait les plumes. Une si belle armure en aurait impressionné d’autres , moi, je me demandais simplement quelle somme les artisans de Forge en avaient tirée, et si j’en verrais un jour la couleur.
Sale et affaibli, j’ai suivi le soleil brodé ornant sa cape hors du pavillon, puis à travers le camp. Sur notre passage se levaient des visages occupés à couvrir d’herbes sèches des feux éteints ou serrer les cordes de paquetages, sangler des cuirasses ou souffler sur du café chaud. Les soldats que nous croisions se mettaient debout, si bien qu’une petite vague d’hommes surpris se redressant pour se rasseoir ensuite accompagnait notre passage. Il y avait une différence entre les soldats du fyrd général et ceux du fyrd d’élite. Ces derniers, fiers de leur statut de guerriers, rivalisaient pour s’attirer l’attention des gouverneurs et des immortels , ils affûtaient leurs épées comme des rasoirs. En nous voyant, ils se levaient avec empressement.
La plupart des archers appartenaient au fyrd d’élite, car il fallait du temps pour les former , ils attendaient près du pavillon d’Éclair, lequel en a gratifié plusieurs d’un signe de tête presque familier. Les écailles de son armure miroitaient, couleur de poisson rouge.
Nous avons atteint la zone du fyrd général, composé de soldats encore sans entraînement ou de recrues beaucoup moins bien équipées. Les principaux arsenaux se trouvaient à Forge, le domaine de ma femme. Sur les ordres du Château, ils fournissaient à chaque soldat un bouclier, un glaive et une pique, mais les fermiers recrutés ne pouvaient pas s’offrir beaucoup plus que cet attirail très sommaire. Ils étaient vêtus de laine peignée et de jeans couverts de boue, agrémentés de quelques rares soupçons d’acier en plus de leurs butins de champs de bataille mal ajustés. Ces hommes et femmes se sont redressés paresseusement, plateaux de nourriture toujours en main. Leur camp était tenu sans soin, et les tentes rapiécées formaient un alignement bancal. Certaines n’étaient que des charpentes auxquelles pendaient des moustiquaires lestées en bas.
L’une des tâches de Tornade consistait à diriger le fyrd général. Assis en tailleur dans l’herbe, torse nu, Tornade faisait glisser le tranchant d’une hache d’armes sur une énorme pierre à aiguiser, produisant un bruit qui rappelait celui d’une scie. Sa bedaine débordait par-dessus sa ceinture craquelée. Avec ses deux mètres cinquante, il était le plus grand et le plus fort des Eszai du Château, invaincu depuis mille ans. Il avait des cheveux bruns rasés très près du crâne. Ce qui contrastait singulièrement avec l’épaisse toison qui lui poussait sur la poitrine et un peu sur les épaules. Elle ne couvrait pas les cicatrices pâles, épaisses comme mon doigt et longues d’un empan, qui s’entrecroisaient sur son ventre et son torse. Des muscles formant de véritables plaques remuaient sous ses épaules bronzées par le soleil, tandis qu’il maniait la hache. Sur son avant-bras, un tatouage antique, en forme de soleil, ondulait suivant le jeu des muscles.
Contrairement à la plupart des Eszai, Tornade Harfang n’avait jamais possédé de terres ni d’autre fortune que de quoi s’acheter des bières. Il devait sa réputation à sa façon de braver la mort en plein cœur de l’action. S’il ne l’avait affrontée si souvent et avec une telle ardeur, il n’aurait pas su si bien lui échapper. Si Harfang et moi nous ressemblons, c’est dans le sens où notre lien avec la vie est plus ténu que les gens ne le croiraient.
Sa petite amie Viréo Summerday, gigantesque elle aussi, était bien assortie à lui. Elle se grattait la jambe avec une brindille à travers les jointures de son armure de plates. J’avais du mal à cerner Viréo, à qui je n’inspirais ni terreur ni attirance. Elle n’appelait jamais un chat un chat si elle pouvait l’appeler un sale enfoiré. Éclair s’est incliné devant elle , elle m’a adressé un clin d’œil.
— Bonjour, a dit Éclair.
— Salut, a répondu Harfang. Tout va bien, Jant ?
— … J’y réfléchis.
— Ça fait un putain de bail que je suis prêt, et il ne se passe toujours rien, a dit Harfang. Quand est-ce qu’on va enfin se battre ?
— Tu vas commander les hommes de Hacilith et ceux d’Eske.
— Les citadins, ai-je commenté.
— Alors rien de neuf à l’horizon.
— Quand les Insectes attaqueront, a poursuivi Éclair, reculez. Il y aura des murs de boucliers pour les canaliser si nécessaire. Nous allons les pousser vers le sixième corral. Vous devriez tenter de franchir le Mur. Corlieu pense qu’il est possible de percer leurs défenses et de reconquérir davantage de terrain.
— Holà ! Une minute. Tu veux quoi ? Que j’aille me balader derrière le Mur ? Pas question, gringalet. Je vais rester seul parce que les citadins sont des dégonflés, comme tu le sais. Ils vont s’enfuir si vite qu’il leur poussera des ailes, nom d’un chien ! Mais franchir le Mur, tu vois, plutôt crever.
— C’est l’objectif principal de Corlieu en ce moment, a répondu Éclair.
— Si tu réfléchissais avec tes couilles plutôt qu’avec ton cœur, tu ne laisserais pas une lopette de Zascai se mêler de la façon dont les Eszai s’occupent de tout depuis toujours.
— On n’avait pas décidé récemment de soutenir le roi d’Awia ?
Je me suis interposé.
— Mais, la dernière fois, il y a eu un millier de morts.
Si je m’étais trouvé sur le champ de bataille pendant l’escarmouche plutôt que plongé dans l’inconscience, le Château s’en serait peut-être mieux sorti. Comme Éclair semblait sur le point d’avancer cet argument, j’ai préféré ne pas insister. Harfang a ronchonné un moment mais fini par accepter , il lui manquait la volonté nécessaire pour se disputer avec Éclair.
— Écoute, Harfang, lui ai-je dit. L’empereur soutient Corlieu, donc nous devons le faire aussi. On ne peut pas deviner pourquoi l’empereur établit ce genre de plans. Peut-être qu’ils se révéleront utiles d’ici un siècle.
Il me respectait , il savait que mes expériences m’avaient conféré un sang-froid, un savoir qui me détachaient des inquiétudes quotidiennes. Il admirait cette qualité.
— Si tu le dis, Jant. (Harfang a éprouvé le tranchant brillant de sa hache avec l’ongle crasseux de son pouce.) Mais il vaudrait mieux attendre notre heure pour dégommer les Insectes. Plutôt crever que d’aller les provoquer.
Il s’est appuyé sur la hache pour se relever. J’ai reculé d’un pas, impressionné par sa taille. Lorsqu’il s’est étiré, j’ai vu ses muscles se tendre l’un après l’autre sous la graisse.
— Fais attention…, a commencé Éclair.
— Va te faire foutre, beau gosse, a répondu Harfang. Je fais mon boulot, et mon boulot, c’est comme qui dirait buter des Insectes. Je sais que je vais survivre, que ce soit derrière le Mur, sous terre ou n’importe où ailleurs. Corlieu essaie d’épargner des vies civiles. C’est bien qu’il s’en soucie, mais il en fait trop.
Après avoir bouclé sa chaîne de ceinture, il a fait approcher Viréo qui nous épiait en arrière-plan et s’est adressé à elle dans la langue des Prairies :
— On dégage, ma belle. Tout ce qui porte des ailes a perdu la boule, ici.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? a demandé Éclair.
Je lui en ai donné une traduction assez libre, et il les a regardés s’éloigner.
— Regardez comme les amoureux sont heureux dans leur petit monde, a-t-il commenté.

Dans le pavillon, on m’a laissé seul tandis qu’Éclair s’en allait haranguer les rangs des archers et les phalanges bien ordonnées de l’infanterie du fyrd d’élite awien. Ils arboraient des panaches bleus sur leurs casques, créations héraldiques d’os sculpté, de cuir bouilli et de faïence, et des cottes de mailles d’iridium finement ouvragé leur recouvraient les ailes. J’ai profité de l’occasion pour fouiller toutes les affaires d’Éclair à la recherche de ma drogue. J’ai trouvé quelques lettres qui auraient présenté un intérêt certain si j’avais été moins fébrile. Pas de cat. J’ai traité Éclair de tous les noms d’oiseau du dictionnaire. Laissé derrière moi un vrai capharnaüm. Trouvé un endroit où m’asseoir dans l’herbe. Commencé à trembler avec un temps d’avance sur la réaction de manque – l’effet de la panique.
Bon. Plan B. J’ai trouvé ma boussole, appuyé sur un bouton, et l’étui d’argent s’est ouvert comme une coquille avec un déclic. Il contenait un bout de papier replié, arraché au coin d’une carte. Il est vital d’avoir plusieurs planques. De l’ongle long de mon pouce, j’ai coupé une ligne de cat sur le verre de la boussole, roulé un billet de cinq livres et reniflé dans le sens nord-sud.
Oh oui.
J’ai laissé les soucis se dissiper un par un de mon esprit. Même les immortels ne sont pas bâtis pour supporter tant d’inquiétudes. M’essuyant le nez du revers de la main, j’ai réfléchi au combat à venir. Je portais des bracelets, un jean délavé et un T-shirt coupé portant l’inscription Marathon de Hacilith 1974.
J’ai contemplé les pièces entassées de mon armure d’écailles d’argent : haubert orné d’onyx et d’émeraude, casque décoré de motifs de nœuds, avec un haut panache blanc. Il est assorti aux brassards noir sur argent. Ceinturon et baudrier, bouclier circulaire , deux serpents entourent la poignée de mon épée. J’ai des épaulières pour mes ailes, portant l’inscription « Pour dieu et l’Empire ». Des protège-tibias de laiton. Une cape noire de taffetas fin avec une boucle en argent et nielle. Des gantelets de cuir noir dentelés, frappés du Soleil du Château et de mon propre symbole, la Roue.
Et merde. Je retire mon T-shirt, je range mon piolet dans mon dos, sous ma ceinture, et je me sens prêt à combattre n’importe quoi.
— Jant ?
C’était Corlieu, l’air stupéfait. Je me suis incliné bien bas.
— Votre Majesté.
— Comète, a répondu Corlieu, Tornade est déjà en train de s’attaquer au Mur. Vous devez décoller le plus vite possible.
J’ai ressenti une certaine irritation avant de comprendre que ses discours d’encouragement, son enthousiasme moralisateur, avaient pour but premier d’apaiser ses propres craintes.
— Qu’est-ce que l’empereur a vraiment dit ? m’a-t-il demandé.
Il était plus perspicace que je ne voulais bien le croire.
— San a reconnu la sagacité de toutes vos actions, ai-je répondu.
— Avait-il un message pour moi ? (La main de Corlieu reposait sur la poignée de son épée.) Est-ce que j’ai de la valeur à ses yeux ? Est-ce qu’il me remarque ?
— Nous n’avons pas le temps d’entrer dans les détails !
— Alors, après la bataille, Rhydanne. Je sais que vous vous rappelez parfaitement ce qui s’est dit à la cour et j’ai besoin de savoir.
— Comme vous le souhaitez.
J’ai haussé les épaules. J’avais envie de retrouver le grand air, pas de rester coincé dans une tente avec un roi awien. Je ne voulais pas que cet homme que j’admirais fasse référence à mes origines rhydannes.
Corlieu me scrutait avec méfiance , les rides au coin de ses yeux témoignaient de son intelligence. Il avait les yeux gris mais pas mouchetés – comme les pièces d’argent – et savait me faire baisser les miens, ce dont peu de gens étaient capables. Il a repris :
— Vous devez vous rappeler de me rapporter ce qu’a pensé mon seigneur l’empereur de notre victoire de la semaine dernière, au cours de laquelle Harfang et moi étions parmi la mêlée.
Une pellicule de sueur luisait sur son cou d’un brun rougeâtre.
Sa franchise m’a poussé à lui dire la vérité, pour une fois.
— Vous voulez rejoindre le Cercle du Château, c’est ça ? lui ai-je demandé.
— Bien deviné, Comète. Plus que vous ne l’imaginerez jamais.
— Votre Grandeur. Je ne peux rien faire.
Rengainant son épée, il m’a dit en tournant vers moi son large dos :
— En des temps moins troublés, j’aurais pu y gagner ma place, mais pas maintenant. Au fil des ans, j’ai vu trente d’entre vous se battre et, pour vous donner un exemple, je ne sais pas lutter corps à corps aussi bien que Tornade, ni manier un arc comme Éclair, ni me déplacer aussi vite que vous.
— Le Château n’a pas accueilli de nouveaux venus depuis quatre-vingt-dix ans.
— Peu importe. D’après Éclair, il pourrait très bien y en avoir trois d’un coup.
— Nous apprécions grandement le service que vous nous rendez en établissant un lien entre le Château et les gens du commun, ai-je récité en le suivant hors de la tente.
— Oh oui. Laissez-nous donc rêver, nous les simples mortels.
Tous les mortels rêvent, semble-t-il, de rejoindre le Cercle du Château. Toujours tendus vers l’immortalité. Toujours acharnés à stopper la rotation de la roue de la fortune qui leur meurtrit les paumes, qu’elle laisse criblées d’échardes. Comme ce serait magnifique de devenir éternel, d’échapper à la mort. Mais, en même temps, c’est intimidant de rejoindre une telle confrérie. On ignore le tempérament des autres Eszai. Un faux mouvement, et toute la meute se retourne contre vous. Un nouvel Eszai ne saurait pas que, malgré les apparences, les plus menaçants sont les moins dangereux.
Je n’ai rien trouvé de mieux à lui répondre que :
— L’immortalité a ses inconvénients.
L’Awien m’a souri comme s’il n’en croyait rien. J’ai ajouté que j’aurais volontiers échangé chaque minute de ma longue vie pour posséder, brièvement, ses terres et ses richesses. À quoi bon devenir éternel si c’est pour traîner des dettes qui le sont aussi.
— Immortel ou pas, vous pouvez voler, a-t-il ajouté avec une note de convoitise.
— Ouais, on joint parfois l’utile à l’agréable.
— Allez, Jant, a-t-il insisté sur un ton beaucoup plus joyeux. Je veux vous voir voler !
L’ombre allongée de l’étendard au soleil s’étirait sur le sol débarrassé des tentes. J’entendais les béliers percuter le Mur. Leurs robustes roues grinçaient, vibraient bruyamment sur les gravats, ébranlaient le sol. Deux béliers, qui opéraient en tandem. Les cris discordants des hommes de Harfang gagnaient en puissance après chaque impact. L’impression de tension dans mes muscles, au fur et à mesure que la drogue faisait effet, déformait et amplifiait ce bruit déjà atroce.
— Je vais regarder tout ça de plus près, lui ai-je dit.
J’ai commencé à décrire une légère courbe au petit trot, porté par une faible brise. Les crampons des talons de mes bottes accrochaient l’herbe humide. Je me suis élancé, penché en avant, mis à courir. À piquer un sprint. J’ai chargé en descendant la pente et, alors que je croyais atteindre ma vitesse maximale, j’ai trouvé d’autres réserves. Encore un peu, et encore, jusqu’à foncer trop vite pour respirer.
Vitesse égale béatitude.
J’ai abaissé d’un coup mes ailes à demi déployées. Les plumes ont heurté le sol, mais j’ai bondi lors du battement suivant, et leur mouvement descendant m’a projeté en l’air. J’ai senti que je me soulevais d’un mètre mais au prix d’une douleur atroce.
Je saute, et je m’élève sans discontinuer.
Mon corps a pris la relève tandis que la douleur m’engourdissait l’esprit. Chaque battement tirait sur les muscles de ma taille. Je me suis vite envolé bien au-delà de tout obstacle. Baissant les yeux, j’ai vu des silhouettes minuscules. J’ai commencé à monter plus doucement, optant pour une allure progressive qui me soulevait comme par un mouvement de rames, prolongé la courbe de manière à décrire un vaste cercle et me retrouver au-dessus de Corlieu. Je jubilais d’étendre mes ailes sur toute leur longueur. J’adorais sentir la caresse de l’air lorsque je les abaissais. Au terme de chaque battement, les longues plumes de mes doigts se rejoignaient trois mètres au-dessous de mon ventre. Je savourais la résistance qui me repliait les poignets alors que je les projetais de nouveau dans les airs. L’air semblait plus lourd que les haltères de Harfang. Mes ailes sont comme de longs bras, et les anneaux d’argent aplatis ornant mes doigts claquaient l’un contre l’autre lorsque je fermais la main pour le mouvement ascendant. Je n’éprouvais mon propre poids qu’à partir du creux de mes reins. Je gardais mes bras véritables croisés sur ma poitrine, les écartant parfois pour m’aider à garder l’équilibre.
Au prix d’un effort considérable, j’ai lutté pour m’élever à une hauteur où les fyrds perdaient toute individualité pour ne former que des zones de couleurs héraldiques. Les rangs des soldats du fyrd général s’animaient en pointillé lorsque des visages inquiets se levaient pour me voir.
Et toujours, les béliers reculaient pesamment pour s’élancer ensuite et percuter le Mur. Des courants ascendants se formaient, agressifs, au-dessus du Mur , j’en ai emprunté un assez longtemps pour pouvoir regarder de plus près. Haut de cinq mètres, le Mur s’étirait à l’est et à l’ouest, blanc ruban bien net se détachant sur la masse de la forêt , il s’étendait plus loin que je n’y voyais depuis la base des nuages par temps clair. De près, la surface était inégale, et il ne formait pas une ligne parfaitement droite : on distinguait des irrégularités là où les précédentes batailles l’avaient entamé et où les Insectes avaient trouvé un terrain plus coriace. Même s’il était principalement d’un blanc crémeux, le Mur variait en texture, car les Insectes le bâtissaient à partir de tout ce qu’ils pouvaient porter ou traîner.
Mieux valait donc ne pas y regarder de trop près. Les soldats en nage s’affairant avec le bélier avaient une bonne vue sur le Mur en train de céder comme de la craie, par gros morceaux de la taille du poing. De la salive d’Insectes solidifiée le cimentait. Lisse comme de la céramique, avec parfois de l’écume figée aussi dure que la pierre. L’intérieur se composait de branches d’arbres mâchonnées, de meubles de villages en ruines, d’armures d’anciennes batailles. On y trouvait aussi des carapaces d’Insectes décidé que je ne pouvais qu’observer en témoin les faits et gestes du roi pour les rapporter plus tard à l’empereur. Je tremblais sous l’effet de la tension.
Les cavaliers ont franchi une voûte de papier à demi effondrée. C’était l’entrée d’un tunnel, évoquant un capuchon gris, dépourvue de support et qui donnait sur un passage lisse. Quelques minutes plus tard, ils atteignaient un alignement de cinq voûtes semblables entre des souches d’arbres rongées. Le groupe d’Insectes s’est engouffré sous la première sans ralentir l’allure, avant de disparaître. Corlieu a serré la bride à son cheval, si brusquement qu’il a perdu l’équilibre et failli trébucher dans l’entrée du tunnel, les yeux exorbités par la peur. Les soldats se sont arrêtés en masse autour du roi, l’écoutant jurer.
— On les a perdus pour de bon maintenant, nom de dieu. (Il a ôté ses gantelets et en a frappé le pommeau de la selle.) Je n’y crois pas. Bordel de merde ! Faisons sortir les chevaux du tunnel , ils détestent la puanteur des Insectes.
Un des soldats s’est écrié :
— Votre Grandeur ! Pouvons-nous retourner de l’autre côté du Mur ?
— Si vous le voulez, Mergule, vous pouvez.
Corlieu l’a dévisagé, tandis qu’un rire hésitant s’élevait parmi ses hommes. Ils jetaient des regards tout autour d’eux, embrassant un nouveau paysage où cinq cents mètres à peine les séparaient d’une mer infinie de toits de papier. Des centaines de milliers de bâtiments d’Insectes tous identiques. Pagodes pointues et couloirs bas, évoquant des champignons anguleux. Ni fenêtres, ni portes, rien que des cellules de papier gris. J’ai voleté au milieu d’elles, observant leur surface laminée, ondulée et sans failles. Je suis descendu en piqué au-dessous de la hauteur du Mur et j’ai crié à nouveau :
— Corlieu, vous m’entendez ? C’est…
— Oui. Je vous entends.
— Revenez au camp. C’est un ordre !
Il m’a ignoré. Personne n’avait encore vu les tunnels d’aussi près sans s’y faire traîner par les Insectes. Corlieu semblait captivé.
— J’y vais, a-t-il dit. Quelqu’un veut-il me suivre ?
— Non ! Rachiswater !
J’ai cherché autour de moi un endroit où me poser pour l’arrêter.
— Vous ne voulez donc pas savoir ce qu’il y a là-dedans ? a demandé Corlieu à ses hommes. Allons-y !
Il a renfilé ses gantelets, ornés de minuscules carrés de métal, et rabaissé sa visière. Plus de la moitié des hommes l’ont suivi, et il leur a laissé le temps de s’ordonner, de rassembler leur courage. Mergule a reculé, décrit un demi-tour d’un air résolu et pris le petit galop en direction du Mur, qui avait exactement le même aspect vu du côté des Insectes.
Corlieu a pressé son cheval jusqu’à l’ombre irrégulière du surplomb. Un soldat est venu lui servir de garde, l’épée en main. Ils regardaient devant eux un passage circulaire et abrupt, découpé dans la terre brune, sombre comme la nuit.
Un cri a retenti derrière eux, bruit de métal sur une coquille. Des essaims d’Insectes déboulaient des autres tunnels. Ils avançaient à toute allure. Il y en avait là des centaines, qui masquaient le sol. Des pinces acérées ont agrippé la cuisse de Corlieu pour l’attirer au bas de la selle. Il les a tranchées d’un coup bien net , elles sont restées accrochées, dégoulinantes, puis huit nouvelles pinces sont apparues tandis que deux autres Insectes s’emparaient de lui.
Non – dieu du ciel, non ! Quand j’ai pu enfin me contrôler, j’ai hélé Corlieu. Assisté de son garde, il luttait pour survivre, tailladait les Insectes à droite et à gauche d’un revers de son épée longue, transperçant d’un stylet les têtes chitineuses qui s’élevaient jusqu’à la selle. Son lourd cheval a fait un pas de côté pour écraser les Insectes qui lui rongeaient les sabots. Il n’aurait pas été très judicieux d’atterrir. J’ai laissé l’air me freiner puis décrit un demi-tour, l’abandonnant à son sort.
Mergule avait presque atteint le Mur. Sa jument noire titubait dans l’herbe brûlée. J’ai décroché les éperons de ma ceinture, décrit une courbe en vol plané, les jambes balançant dans le vide, pour atterrir devant lui. L’impact m’a coupé le souffle, mais j’ai continué à courir, et il a arrêté son cheval. Je voyais les yeux de l’animal derrière son caparaçon festonné. On l’avait peut-être dressé à supporter les Insectes, mais il n’appréciait guère les Rhydannes, si bien que j’ai cru qu’il allait reculer.
— Mergule, ai-je haleté. Mettez pied à terre et donnez-moi votre cheval. Tout de suite. Et vite !
Mergule m’a regardé bouche bée, tandis qu’une soixantaine d’émotions se succédaient sur ses traits – depuis la peur jusqu’à la vénération. Il m’avait reconnu tout de suite (qui d’autre savait voler ?), mais avait du mal à croire qu’un Eszai puisse croiser son chemin.
Il s’est tortillé pour se dégager de la selle et a bondi à terre. Sans un mot, il m’a tendu les rênes et s’est écarté tandis que je me hissais sur la selle à dossier.
C’était un jeune homme mince, cheveux bruns noués derrière la nuque, si grand que les étriers étaient réglés à la bonne taille pour moi. J’ai agité les pieds jusqu’à les trouver. J’ai arraché la lance à sa poigne pour la poser sur mon épaule.
— Qu’est-ce que je dois faire, Comète ? a-t-il supplié.
— Je vous conseille de fuir à toute berzingue.
J’ai tiré vers la gauche les rênes de la jument, lui assénant un vigoureux coup de pied dans les côtes. Elle a obéi malgré l’odeur de sang d’Insecte qui flottait lourdement dans l’air.
Corlieu faisait virevolter son cheval, entaillant des carapaces brunes et des yeux composés. Le nombre de ses soldats se réduisait. Ils formaient un petit groupe compact, visages tournés vers l’extérieur, mais trop peu nombreux. Les Insectes mordaient les jambes de son cheval. Trébuchant sur eux, l’animal a chuté. Des mâchoires dentelées de cinquante centimètres de long, d’un tranchant de rasoir, ont aussitôt arraché la peau de ses côtes, laissant s’échapper les entrailles. Corlieu a roulé au bas de la selle pour atterrir sur un Insecte écrabouillé. Couverte d’une pâte jaune et humide, la créature s’est accrochée à lui avec ses deux bras restants alors même qu’elle n’avait plus que la tête et le thorax.
Le temps nécessaire pour l’atteindre m’a été un véritable supplice. J’avais volé si longtemps que je gardais le réflexe de vouloir me laisser porter par le vent sur la gauche ou la droite , et me voilà à cheval, limité à deux dimensions seulement , le galop était beaucoup trop lent. Dressé sur les étriers, je laissais le cheval écraser les Insectes aux confins de la bataille. Ils s’aggripaient au harnachement et je les repoussais à coups de lance. N’ayant rien d’un lancier, je me servais de l’arme chromée comme d’un épieu, transperçant des thorax d’Insectes, crevant des abdomens, déchirant leurs ailes. Je l’ai bientôt lâchée pour saisir mon piolet, qui possède un long manche et une pointe solide et acérée. Je me suis frayé un chemin, balançant mon arme dans tous les sens, grognant sous l’effort. Le geste était familier, comme si je taillais des marches dans la glace en gravissant un glacier. Les Insectes tombaient les uns après les autres, décapités, recroquevillés.
M’ayant reconnu, Corlieu s’est approché, mais les Insectes lui bloquaient le chemin en trop grand nombre. Me voyant lutter pour les rejoindre, les soldats ont repris courage et redoublé d’ardeur au combat.
— Sortez ! ai-je hurlé en désignant le Mur. Vite !
La horde leur bloquait le chemin.
Je voyais Corlieu coincé entre deux corps bruns et bulbeux. Une mandibule s’attaquait à sa jambe, tranchant jusqu’à l’os. Je l’ai vu appuyer de tout son poids sur cette jambe, si bien que la chitine s’est déchirée. Il a levé sa visière, aveuglé par la lumière, et a embroché sauvagement un Insecte qui s’agrippait à son aile.
Son épée a dérapé sur le tégument coriace du thorax de la créature. L’Insecte s’y est accroché au prix d’une de ses pinces, puis en a posé deux autres sur le plat de la lame qu’il a arrachée à l’emprise de Corlieu. L’Insecte lui a claqué des mandibules au visage. Des antennes ont frôlé sa nuque. Les Insectes placés derrière et devant lui l’ont forcé à tomber à genoux, l’attirant à l’aide de bras arachnéens. De petites entailles apparaissaient, mordant la chair, partout où les Insectes trouvaient prise. Des mandibules cliquetaient. Il ne restait plus un homme ni un cheval debout , les Insectes mastiquaient de la chair vivante.
Corlieu s’est couché à plat ventre, visière vers le sol, et s’est couvert la nuque de ses bras protégés par l’armure. Les Insectes lui ont déchiré les ailes avant de l’abandonner. Certains se précipitaient vers le Mur, et j’espérais que Harfang et son fyrd se tenaient prêts. D’autres décortiquaient les carcasses, tête plongée au creux des côtes des chevaux.
Près du roi se tenait un Insecte isolé, tapi sur ses pattes aux articulations complexes. Un coup lui avait fêlé la carapace de part en part, enfonçant la chitine le long d’une crevasse d’où suintait un liquide jaune crémeux qui s’écoulait le long des piquants noirs. Ses antennes brisées pendaient comme des câbles tordus – mais, malgré tout, il percevait ma présence. Il a ouvert les mâchoires à l’intérieur desquelles j’ai vu remuer ses pièces buccales. Je l’ai frappé de ma botte, qu’il a attaquée en retour. Ses mâchoires ont lacéré le cuir de l’orteil au tibia. L’entaille de son thorax s’est élargie, et j’ai vu au-dessous une membrane pâle et ridée, imprégnée du liquide qui coagulait aux bords de la plaie. Je lui ai abattu mon piolet dans le dos avec une telle force qu’il s’y est enfoncé jusqu’à la moitié du manche. Puis je l’ai dégagé d’une secousse, la main dégoulinante.
— Suivant ! ai-je crié. Qui est le suivant ?
Corlieu. Le roi. Je me suis vu me pencher héroïquement de la selle pour le hisser sur l’encolure de mon destrier. Mais, en réalité, je n’étais pas assez fort. J’ai agrippé sa ceinture et traîné son corps sur le sol tandis que le cheval faisait un écart. J’ai battu des ailes sans parvenir davantage à le soulever. J’ai fini par me résoudre à mettre pied à terre pour l’attacher au pommeau de selle avec son propre ceinturon. Ce qui a semblé durer une éternité, pendant laquelle je scrutais l’entrée des tunnels toutes les deux secondes. Je me suis retrouvé couvert de fragments de plumes, maculé de son sang qui traversait la cotte de mailles et la faisait ressembler à une croûte gigantesque. Les effets du cat et de l’adrénaline devenaient oppressants. J’ai réfléchi à ce que signifiait la mort, envahi par des sentiments que je ne comprenais pas.
— Tu es un noble cheval de combat, ai-je dit à la jument en reniflant. La couleur noire est très appropriée, tu ne trouves pas ? Je crois que sa tombe devrait être de marbre noir. Viens, laisse-moi maintenant te ramener chez toi.
L’odeur de la mort ne la dérangeait pas, mais elle avait conscience du contact poisseux des flots de sang qui lui coulaient le long des flancs. De la voix, je l’ai poussée au trot, mais le mouvement a ébranlé le cadavre de Corlieu. Qui s’est mis à remuer en murmurant. Il était vivant !
— Rachiswater ? Messire ?
Pas de réponse. J’ai arraché sa cape, que j’ai roulée en boule sous sa nuque pour former un oreiller. Que devais-je faire ? Lowespass – la forteresse ! J’ai enroulé les rênes autour de ma main et enfoncé un éperon limé dans le flanc de la jument. Elle s’est mise à filer comme une Rhydanne.


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