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JAMES BARCLAY

AubeMort NoirZénith OmbreMage SylveLarmes
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CendreCœur, (extrait)
James Barclay

Leurs armes et leurs armures brillant au soleil radieux de l’après-midi, le détachement de cavalerie du Collège de Lystern tourna bride et revint à la charge contre les défenseurs, déployés devant les portes Est de Xetesk. Visant le flanc gauche affaibli, les cavaliers chargèrent, les sabots de leurs destriers soulevant des mottes de terre. La robe luisante de sueur, trente chevaux galopaient, maîtrisés de main de maître par les cavaliers lysterniens, sous le commandement d’Izack.
— Allez ! chuchota Dila’heth.
Postée sur une butte qui dominait le champ de bataille rouge de sang, elle observait la charge de cavalerie. Au centre de la formation, les Al-Arynaar et les TaiGethen survivants jouaient au chat et à la souris, cherchant à pousser les Xetesks à rompre la formation. En vain, jusque-là… Au cœur de la ligne de défense, les Protecteurs, la discipline et l’efficacité incarnées, restaient de marbre. Derrière les guerriers, les mages xetesks invoquèrent une kyrielle de sorts. Des OrbesFlammes, une BrûlePluie et une GrêleMortelle fondirent sur les cavaliers lancés au triple galop. Les boucliers lysterniens crépitèrent, émettant les chaudes lueurs vertes du mana qui les maintenait en place. Ils dévièrent l’offensive ennemie, aux couleurs bleu roi.
À travers le spectre du mana, Dila’heth sentit la pression des boucliers. Comme la compétence des mages qui les attaquaient, leur puissance forçait le respect.
Derrière les lignes de combattants, la réponse des mages elfes et lysterniens ne se fit pas attendre. Des OrbesFlammes vert et jaune zébrés de rouge cramoisi et d’orange survolèrent les belligérants. Une vingtaine s’abattit sur les troupes xeteskes. Des boucliers crépitèrent et des rideaux de lumière bleue embrasèrent le ciel. Mais les défenses tinrent bon.
Ça durait depuis vingt jours. Tester les boucliers adverses, feinter, attaquer… La bataille semblait loin d’être jouée.
— Maintenez la pression ! cria Dila’heth. (Son ordre fut aussitôt transmis.) Laissons souffler la cavalerie !
Les guerriers d’Izack entrèrent rapidement en action. La violence du choc entre les deux forces fit grimacer Dila’heth.
Les chevaux renâclèrent, leurs maîtres hurlèrent, les épées et les fléaux d’armes s’abattirent… Avant que leur élan se brise, la charge avait entraîné les Lysterniens dans les lignes défensives. Malgré la distance, la vision perçante de Dila lui permettait de voir les blessés avec une acuité sinistre.
À la tête de ses hommes, la bouche ouverte sur un cri de bataille qui se perdit dans le tumulte, Izack martelait de coups d’épée le heaume d’un adversaire, bosselant le métal. Le fantassin s’écroula, et les sabots du destrier suivant le piétinèrent sauvagement. Ailleurs, un piquier xetesk isolé éventra un cheval. La violence du choc désarçonna le cavalier, qui fut catapulté par-dessus la bête mourante. Dans sa chute, l’animal fit éclater la cage thoracique du Xetesk d’un coup de sabot. Puis elle écrasa son maître sous sa masse. Un peu plus loin, un Xetesk déséquilibré par la cohue des destriers trébucha, sa garde baissée. Un coup de fléau d’armes lui réduisit le visage en bouillie.
Les épées s’entrechoquaient, les chevaux se cabraient, les hommes hurlaient. Dans ce chaos, Dila repéra Izack. Le chef de la cavalerie semblait comme hors du temps. Au cœur de la mêlée, il talonnait sa monture, déviant sans mal les coups qui les visaient, son destrier ou lui. Dila le voyait remuer les lèvres lorsqu’il hurlait des ordres à ses cavaliers, tentant de les pousser du côté où les défenses adverses semblaient le moins solides.
D’un coup de sabot, son étalon cueillit un ennemi à l’entrejambe. Sourd aux cris de l’homme, Izack dévia un estoc qui visait sa jambe, puis riposta en transperçant l’abdomen de son adversaire. Il allait passer en force. Le tourbillon le poussait en avant avec tous ceux qui étaient encore en selle. Des Protecteurs se détachèrent des lignes de défense, mais ils arriveraient trop tard. Derrière Izack, une centaine de combattants attendaient. Il s’agissait de cavaliers, de combattants lysterniens et des Al-Arynaar. Assez de guerriers pour élargir la brèche et attaquer à l’arme blanche les mages xetesks… À présent, l’unique souci de Dila était le centre de la ligne d’attaque. Il fallait absolument qu’il tienne !
Certaine que la bataille allait connaître un tournant décisif, Dila se retourna sur sa selle pour stimuler les combattants encore valides. Elle attribua d’abord son vertige et sa nausée à un mouvement trop brusque. Mais quand elle vit que les mages al-arynaar formés par les Julatsiens n’étaient pas en meilleure forme qu’elle, elle comprit qu’il se passait quelque chose de bien plus grave.
— Oh, non !
Les lignes de mana qui maintenaient les BoucliersDéfensifs et les BoucliersMagiques elfiques s’effondrèrent. Il y eut une atroce perturbation dans le flux de mana, comme si tous les mages avaient simultanément perdu la capacité de maintenir un construct pourtant simple. Mais il ne s’agissait pas d’une défaillance collective. Dila’heth le sentait.
Les mages en charge du réseau julatsien furent soudain dépassés, et la puissance du sort reflua. Dila subit en retour le choc d’une trentaine de sorts faisant long feu en même temps. L’esprit dévasté par une tempête de mana, les mages se prirent la tête à deux mains, s’effondrèrent en hurlant ou plongèrent en catatonie. Et quatre cents guerriers se retrouvèrent sans protection, vulnérables à tous les sorts que Xetesk lancerait. Il n’y avait plus assez de boucliers lysterniens pour protéger tout le monde.
Un cataclysme venait de dévaster le focus julatsien. Et tout cela s’était joué en un éclair. Qu’avait-il pu arriver ? Il faudrait répondre à cette question mais pour l’instant, des centaines d’hommes et d’elfes étaient privés de défense.
Dila’heth dévala la pente qui conduisait au champ de bataille et rallia les mages encore en état de combattre.
— Des boucliers ! Il nous faut des boucliers !
Les choses s’annonçaient mal. Izack n’avait pas effectué sa percée assez vite. Il n’était pas encore en mesure de menacer les mages adverses, et les Xetesks avaient senti le vent tourner. Leurs guerriers frappaient à coups redoublés, leurs volées de flèches se multipliaient, et leurs mages… Par les dents de Tual, ces chiens y allaient de tout leur répertoire !
Tout en courant, Dila’heth tentait d’invoquer un BouclierMagique. En vain. Le mana refusait de se laisser modeler pour former la structure protectrice. Le sort était pourtant à portée de main, tel un papillon qui vole au gré de la brise. Plus effrayée qu’elle n’osait l’admettre, Dila s’apprêtait à rebrousser chemin quand elle vit Izack rompre son attaque. L’arc formé par les premiers sorts xetesks zébra le ciel.
— Repliez-vous ! Repliez-vous ! cria Dila’heth.
Certains mages valides tentèrent de riposter et d’autres se portèrent au secours de leurs camarades. La plupart ne cachaient pas leur horreur face à ce désastre. Que faire ?
L’impact de la première vague de sorts xetesks en décida pour eux.
Des dizaines d’OrbesFlammes s’abattirent, soulevant des geysers de boue alors qu’ils aspergeaient de feu magique les elfes et les hommes sans défense. Quand cette fournaise entrait en contact avec un BouclierMagique xetesk, l’éclair cobalt se dissipait, inoffensif. Retranché derrière ses lignes, l’ennemi se contentait d’observer la scène.
Un FlammesMur jaillit le long du front. La panique qui souffla alors parmi les alliés consomma leur défaite. Transformés en torches vivantes, piégés et terrifiés, les hommes et les elfes se débandèrent. Çà et là, des poches de résistance lysternienne protégeraient tous ceux qui auraient la chance de les atteindre. Mais les guerriers s’en étaient aveuglément remis aux protections magiques julatsiennes. Trop peu d’entre eux échappèrent au massacre.
Où qu’elle regardât, Dila’heth voyait des fuyards dévorés par les flammes courir vers le camp en quête d’un secours qui, pour la plupart de ces malheureux, arriverait trop tard. Des soldats en feu se roulaient dans la boue, implorant qu’on les sauve, ou qu’on abrège au moins leurs souffrances. Et par endroits, acharnés à ramener un semblant d’ordre, les capitaines faisaient l’appel de leurs hommes et des elfes.
Dila s’arracha à sa transe morbide.
— Venez, ils ont besoin de nous ! cria-t-elle pour couvrir le rugissement des flammes et les cris de souffrance.
Elle courut vers un soldat pour tenter la conjuration la plus simple susceptible d’éteindre le feu magique qui consumait ses vêtements, remontait le long de ses bras nus et le dévorait vif. Le sort se modela avec une lenteur frustrante, mais au moins, c’était un début. Hélas, le FeuInfernal aussi se développa. Des lances de flammes bleues jaillirent du ciel, chacune visant une cible précise.
À quelques pas de Dila, un de ces projectiles frappa le chef d’un groupe de mages. Le déluge de feu le calcina ainsi que les cinq mages qui l’entouraient. Le souffle de l’explosion renversa Dila.
Le semblant d’ordre imposé tant bien que mal aux troupes fut aussitôt oublié. Avec les OrbesFlammes qui martelaient la terre et la BrûlePluie qui s’abattait du ciel, la déroute était complète.
Sonnée, le front ouvert, Dila’heth gisait près du cadavre de l’homme qu’elle avait tenté de sauver. Le malheureux ne crierait plus.
La GrêleMortelle mitraillait le champ de bataille. Survivre à ce déluge tiendrait du miracle.
Seul Izack gardait son sang-froid. Dila le vit entraîner ses cavaliers vers les lignes de Xetesks. Les boucliers qui protégeaient ses hommes crépitaient sous les impacts des sorts offensifs. Mais l’ennemi restait en place, sans chercher à avancer. Que Shorth les maudisse ! Ces chiens n’avaient pas à se donner cette peine, puisqu’ils allaient remporter une victoire éclatante. Et ils venaient peut-être même de gagner la guerre.
Dila laissa couler les larmes de rage qui gonflaient douloureusement ses paupières. Des nuages de fumée roulaient au-dessus du charnier, d’où montaient les hurlements de douleur des vaincus et les cris de triomphe des vainqueurs. D’une façon ou d’une autre, les alliés devraient se regrouper. Mais il leur faudrait d’abord comprendre pourquoi leur magie leur avait fait si cruellement défaut.
Épuisée, meurtrie et ensanglantée, Dila commença à ramper péniblement loin du champ de bataille. Dès que la GrêleMortelle cesserait, elle se relèverait pour courir. Partout autour d’elle, les cadavres et les moribonds s’entassaient. À sa gauche, un détachement de cavalerie lancé au grand galop arrivait en renfort. Plus loin, sur la butte, des hommes et des elfes atterrés contemplaient le désastre.
À cet instant, pour espérer un retournement de situation, il aurait fallu qu’Yniss en personne leur sourie…
Au sommet de la Tour du Collège de Lystern, la grande salle semblait glaciale en dépit de la lumière qui entrait à flots par les vitraux placés au-dessus d’une immense table ronde.
Autour du Seigneur Mage Aîné Heryst, quatre autres mages juristes siégeaient. Ces vieillards étaient les plus proches conseillers du maître de la cité et du Collège – relativement jeune, pour sa part. Face à eux, les Ravens, assis, entouraient Darrick, debout pour écouter les griefs retenus contre lui. Quinze gardes du Collège, une poignée de secrétaires et de mages complétaient le tableau.
Hirad Cœurfroid ne pouvait se défaire de l’impression que quelque chose clochait. Comme si ce sentiment l’empêchait de se concentrer, il avait fallu lui rappeler à deux reprises le protocole de la cour. Depuis, l’Inconnu gardait une main sur son épaule afin de le maintenir sur son siège. On avait promis à Hirad qu’il aurait son mot à dire. Mais ceux qui avaient peut-être déjà pris leur décision l’écouteraient-ils ? Heryst hésitait sans doute encore. Pas les autres…
Comme de juste, Darrick conservait une attitude et un maintien irréprochables. L’ancien général lysternien, accusé de désertion, de haute trahison et de lâcheté, était revenu au Collège de son plein gré pour répondre de ces charges. Mais rien de ce que les Ravens pourraient dire en sa faveur n’aurait de poids. Pour cet homme de principes, l’honneur primait. Et cette qualité faisait de lui un grand atout pour les Ravens. Cela dit, Hirad trouvait cette réunion difficile à supporter. Il restait tant à faire ! Et il avait le sentiment qu’ils perdaient leur temps. Les événements se précipitaient. Pas question de se laisser déborder !
Les mages juristes chuchotèrent entre eux. Heryst en vit deux froncer les sourcils, un troisième secouer la tête et le quatrième rester impassible.
— À ce stade, dit le Seigneur Mage Aîné, nous abandonnons l’accusation de haute trahison. De toute évidence, vous n’aviez pas l’intention de nuire aux intérêts de Lystern. Et nous ne sommes pas en mesure de vous contredire quand vous affirmez que notre alliance avec Dordover, à l’époque, était potentiellement un acte de pire félonie. En conséquence, nous levons l’accusation de mise en danger de vos hommes.
» Restent les chefs d’inculpation de désertion et de lâcheté.
Dès qu’Hirad ouvrit la bouche, l’Inconnu lui serra l’épaule.
— Ridicule ! maugréa le barbare.
— Je sais, répondit son ami.
— Toute allusion à la lâcheté me fait doucement rire, répondit Darrick. En revanche, selon les lois de Lystern, je suis bien coupable de désertion. Cela, je ne le nie pas…
— Ce n’est pas terrible comme entrée en matière pour ta défense, souffla Denser.
Darrick gratifia le mage xetesk du fameux regard noir qui flanquait immanquablement une peur bleue aux jeunes recrues.
— C’était une désertion, continua-t-il. Mais les circonstances atténuent ma culpabilité. Elles font même de ma décision la seule qui était honorable.
— Aucun précédent n’étaye cette argumentation, répondit l’un des mages juristes, un homme au visage bouffi et aux petits yeux enfoncés dans leurs orbites.
— Dans ce cas, cette audience fera jurisprudence, dit Darrick. Car si désertion il y a, elle n’était pas motivée par la peur. Et elle n’a pas davantage mis mes hommes en danger. En temps de paix, on l’aurait tenue pour une simple démission.
— Mais nous ne sommes pas en temps de paix, répondit le mage. Et vous affrontiez l’ennemi.
— Même dans ce cas, releva Heryst, les circonstances doivent être prises en compte.
— L’amitié compromet votre jugement, lui répondit un autre juriste aux cheveux grisonnants et au long nez.
— Il faut aussi considérer les états de service du général. Pensez au courage et à l’honneur dont il a toujours fait montre. Nous ne sommes pas en train de juger un vulgaire conscrit ! (Se tournant vers Darrick, Heryst sourit.) À toi de te défendre brillamment, Ry. Si tu es déclaré coupable sans circonstances atténuantes, tu risques une lourde peine.
— J’en ai conscience, répondit Darrick. Et cela même parle en ma faveur. Car je comparais devant vous de mon plein gré. Avec la guerre qui fait rage à nos frontières, je ne risquais pas d’être arrêté puis emprisonné… Mais je voulais être innocenté afin de ne pas guetter constamment les gardes du Collège lancés à ma recherche.
— Notre gratitude vous est acquise, répliqua sèchement le mage au long nez. Vous être constitué prisonnier nous a évité de gaspiller nos ressources.
Hirad se raidit. L’atmosphère lui déplaisait. De toute évidence, pour les quatre vieillards, le prévenu était coupable. Seul Heryst semblait réellement prêt à croire que Darrick, à l’époque des faits, n’avait pas eu d’autre solution. Le Seigneur Mage Aîné de Lystern aurait-il le dernier mot ? Pourrait-il trancher ? Toute la question était là.
— Il y a trois saisons, sur les docks d’Arlen, tous les Lysterniens, et pas seulement moi, ont été trahis. Ce jour-là, certains de ceux à qui on avait confié l’OmbreMage ont tourné le dos à l’éthique en condamnant l’enfant à mort. Ainsi que sa mère, Erienne, assise à ma gauche.
— Nous sommes parfaitement…
— Vous me laisserez parler sans m’interrompre, seigneur Metsas, coupa Darrick d’une voix égale.
Vexé, Metsas se tut.
— Comme vous le savez, je me suis retrouvé à la tête d’hommes qui, loin d’empêcher un vaisseau d’appareiller sur l’ordre de l’alliance entre Lystern et Dordover, le défendaient contre les Xetesks. Et pourquoi ? Parce qu’il y avait à bord des mages dordovans de mèche avec les Ailes Noires. Les Ailes Noires, mes seigneurs ! Ce vaisseau avait aussi un otage à son bord : Erienne. (Sur le visage de la magicienne, Hirad surprit une douleur fugitive. Elle posa brièvement la tête sur l’épaule de Denser.) Dordover l’utilisait pour atteindre Lyanna, sa fille… Ensuite, les mages l’auraient livrée aux Ailes Noires pour qu’ils l’assassinent pendant qu’eux se chargeaient de l’OmbreMage. Une tactique inhumaine pour laquelle Dordover mérite l’opprobre ! Et si l’un de vous lui apportait son soutien, il faudrait que nous l’écrasions de notre mépris.
» J’aime mon Collège et ma cité, ne vous y trompez pas. J’adhère à leurs principes, à leur morale et à leur éthique. Jamais je ne conduirai au combat des hommes capables de trahir ces valeurs. Ma décision m’a brisé le cœur, mais je n’avais pas le choix. Vous qui êtes les garants de nos lois, vous devez sûrement le comprendre.
» Mais sachez aussi que mon comportement, en ces circonstances, est exempt de toute bassesse. J’ai transmis le commandement à Izack, le sachant capable de remplir son devoir aussi bien que moi. Et la suite des événements m’a donné raison à son sujet. Mes hommes n’ont pas couru de risques insensés, pas plus qu’ils n’ont eu à assumer le poids des ordres de Lystern. C’est moi, et moi seul, qui les avais reçus. Izack et ses guerriers avaient simplement l’obligation de les exécuter.
» Pourtant, je leur ai laissé le choix. Sans les pousser à la désertion, comme vous le savez. Chaque soldat a pu prendre sa décision en son âme et conscience. Mais quel choix avaient ces hommes, en réalité ? Ils ont des familles à nourrir et toute la vie devant eux ! De plus, ils n’avaient nulle part où aller.
» Moi, en revanche, j’avais les Ravens.
Heryst s’agita sur son siège, fuyant le regard de Darrick. Hirad tenait les mages juristes à l’œil. Aucun ne montrait le moindre signe de compréhension ou de compassion. Et toutes leurs interventions confirmaient simplement la nature superficielle de leur raisonnement.
— En effet, vous aviez les Ravens, répondit le mage au long nez. Et vous avez combattu aux côtés des Xetesks. Pendant ce temps, à l’autre bout des docks, vos hommes étaient massacrés par d’autres Xetesks. Comment conciliez-vous cela avec un exercice responsable de votre autorité ?
Darrick hocha lentement la tête.
— Seigneur Simmac, si mon devoir consiste à protéger des assassins et des chasseurs de sorciers, vous me voyez ravi de mon échec. S’il consiste au contraire à défendre les innocents et à assurer le meilleur avenir possible à Balaia – et donc à Lystern –, on peut dire que les Ravens et moi avons pleinement joué notre rôle. Même si le drame qui a suivi a terni notre succès.
— Quel drame ? s’enquit Simmac.
— Lyanna est morte. Ainsi, nous ne saurons jamais si elle aurait pu utiliser son pouvoir pour le bien de tous.
— Naturellement…, souffla Simmac comme si ce détail lui était sorti de la tête.
— Dès l’instant où elle lui a échappé, dit Hirad à mi-voix, Dordover a voulu sa mort. Et vous, que vouliez-vous ? Je me le demande…
Heryst soutint le regard du barbare.
— Sauf votre respect, Hirad, nous ne sommes pas là pour débattre de l’alliance bancale de Lystern avec Dordover. C’est Ry Darrick qui passe en jugement. (Il se permit un petit sourire.) Mais puisque vous brûlez de prendre la parole, le moment semble venu, si Darrick en a terminé.
— Pour l’instant, répondit le prévenu. Mais je me réserve le droit de parler encore.
— Entendu, répondit Heryst. Hirad, c’est à vous.
Sentant peser sur lui les regards des mages juristes, le barbare se leva.
— En réalité, c’est très simple. Les événements dont Darrick est à l’origine ont sauvé les elfes de l’extinction. En nous rejoignant, il a également épargné de nombreuses vies ! Mais ça ne suffit toujours pas, dirait-on…
L’Inconnu lui serra le bras. Les Ravens en souffraient toujours. Ils n’avaient pas pu sauver Ilkar, qui combattait à leurs côtés depuis les débuts de la compagnie. Un elfe qu’ils avaient tous aimé et – ironie du sort – qui avait toujours redouté de voir ses frères d’armes vieillir et mourir avant lui.
— Et comment arrivez-vous à cette conclusion ? lança Simmac.
Hirad eut envie de se jeter sur lui. Mais il prit une profonde inspiration avant de répondre posément :
— S’il n’avait pas organisé la défense de la maison des Al-Drechar, à Herendeneth, et si, en ces lieux, il n’avait pas combattu aux côtés des Ravens et de Xetesk l’invasion des Dordovans et des Ailes Noires, Lyanna n’aurait pas été la seule à périr. Toutes les Al-Drechar auraient succombé ! Et leur fin aurait entraîné la disparition des elfes. Car elles seules pouvaient réparer la statue d’Yniss et vaincre la SylveLarme.
— Je ne vois pas…, commença Simmac.
— Où seriez-vous aujourd’hui sans les elfes ? coupa Hirad. Sans leurs épées et leur magie pour vous défendre, Dordover et vous, contre Xetesk ? Répondez à ça ; ensuite, vous pourrez faire la moue !
Sur cette saillie, Hirad faillit se rasseoir. Mais il lui restait une remarque à faire.
— Ry Darrick est un des hommes les plus courageux que j’aie rencontrés. C’est aussi l’être le plus intègre et le plus droit qui soit. Tout ce qu’il entreprend sert les intérêts de Balaia, et nous devrions nous en inspirer, ne croyez-vous pas ? L’écarter aujourd’hui reviendrait à nous priver d’une de nos meilleures armes dans le conflit à venir. Et croyez-moi, nous sommes de votre côté. Celui de l’équilibre et de la paix.
» Condamnez Darrick, et les Ravens se retourneront contre vous. C’est vraiment ce que vous voulez ?
Hirad se rassit. Une veine battait à son cou. Il se réjouit de son teint hâlé, qui dissimulait le rouge de sa colère.
— Bien parlé, Hirad, dit l’Inconnu.
Darrick acquiesça d’un léger signe de tête.
— Quelqu’un d’autre souhaite s’exprimer ? demanda Heryst.
— Hirad l’a fait en notre nom à tous, répondit l’Inconnu. Darrick est un Raven. Il a joué un rôle de premier plan dans la sauvegarde du peuple elfe. Son honneur et son courage sont sans tache. Si vous le jugez coupable, il faudra vous demander de quel chef d’inculpation réel vous l’accablez.
— De désertion ! répondit aussitôt Metsas. Des lignes lysterniennes !
— Ou d’avoir rempli son devoir de patriote ?
— S’il vous plaît de le croire…, riposta Metsas.
— Moi, je n’en doute pas, insista l’Inconnu. Mais c’est vous le juge.
— Désolé de cette contradiction, intervint Heryst, mais je suis à la fois le juge de Darrick et son supérieur. En ces qualités, je dois souligner ses exceptionnels états de service. Au nom de la cité et du Collège de Lystern, Darrick a toujours fait preuve d’un courage sans faille. Énumérer ses faits d’armes prendrait plus de temps que nous n’en avons, et cela seul suffit à nous renseigner sur son compte. Si tous ses exploits sont remarquables, trois d’entre eux prouvent sa loyauté, sa force et sa compétence.
» D’abord, ses brillantes sorties dans la passe de Sousroc, des années avant qu’elle tombe. Si nous l’avions perdu plus tôt, vous imaginez les ravages qu’aurait provoqués l’invasion ouestienne ?
» Ensuite, la bataille de Parve, il y a six ans. Darrick a entraîné sa cavalerie au cœur de l’armée ouestienne afin de percer ses défenses et de faire passer les Ravens en force. Sans lui, Denser aurait-il été en mesure de lancer AubeMort et de transpercer les cœurs des Seigneurs Sorcyers ?
» Enfin, l’invasion ouestienne… En commandant les quatre corps d’armée des Collèges, Darrick a su gagner assez de temps contre les Ouestiens pour permettre aux dragons Kaan d’arriver au moment de la fermeture de NoirZénith, dans le ciel de Parve.
» Tous ces événements ont été ponctués d’actes héroïques et de sacrifices. En sa qualité de général lysternien, Darrick a joué un rôle majeur dans la préservation de Balaia.
Hirad vit l’expression dédaigneuse des mages juristes. Ces hommes de la vieille école avaient appris que l’allégeance envers Lystern et l’amour de Balaia n’étaient pas forcément liés. Or, Darrick avait choisi Balaia.
— Vous en avez fini ? lança Simmac. (Darrick et Heryst hochèrent la tête.) Bien.
Le mage juriste frappa dans ses mains. Aussitôt, une jeune femme se détacha du rang des clercs.
— ÉtouffeSon, je vous prie…
Hochant la tête, la magicienne dessina dans les airs une sorte de dôme au-dessus des cinq juges. Ses lèvres remuant sans émettre de son, les mains en coupe, elle articula le mot de pouvoir qui compléterait le sort.
— Combien de temps ça prendra ? demanda Hirad en voyant Metsas ouvrir la bouche pour parler.
Les sourcils froncés, Heryst secoua la tête.
— Ce sera rapide, j’en ai peur, répondit Darrick. J’ai un seul allié sous cette bulle de silence.
— Mais il dirige le Collège, rappela Hirad.
— Ça n’aura sans doute aucun poids, souffla Denser, puisqu’un conseiller sur deux estime que Lystern ne devrait pas s’impliquer dans cette guerre.
— C’est exact, confirma Darrick.
— Tu penses qu’Heryst te sacrifiera pour amadouer ses adversaires politiques ? demanda l’Inconnu.
— Ça se peut bien, répondit Darrick. Il se comporte avec beaucoup moins d’assurance que dans mon souvenir.
— C’est absurde ! intervint Erienne. Avoir sauvé les elfes de l’extinction ne suffit donc pas ?
— À m’épargner la peine capitale ? Sans doute… À obtenir ma libération ? Je l’ignore…
Sur sa gauche, Hirad entendit un grognement et tourna la tête vers Thraun. Un rictus sur les lèvres, il fixait les mages juristes et Heryst.
— Pauvres aveugles !
— Pour ça, oui ! renchérit Hirad.
En silence, les Ravens regardèrent le conseil débattre du sort de Darrick. Dans la salle d’audience, la tension fut bientôt à son comble.
Hirad suait à grosses gouttes. Près de lui, Darrick trahissait enfin son anxiété. Le visage creusé, les poings serrés, il adressa un pauvre sourire au barbare. Mais la peur dansait dans ses yeux.
Le temps semblait passer au ralenti.
Les Ravens n’osaient plus se regarder, préférant rester concentrés sur la scène qui se déroulait sous la chape de silence. Metsas et Simmac n’avaient pas fait mystère de leur opinion. Quant à Heryst, son allégeance était limpide. Tout dépendrait des deux conseillers qui n’avaient pas desserré les dents pendant l’audience. Que leur dicteraient leur raison et leur cœur ?
Les tympans bourdonnants à force de silence, Hirad suivit du regard la tirade colérique d’Heryst, qui frappait du poing sur la table. Le Seigneur Mage Aîné tendit un index péremptoire vers Metsas avant de gesticuler à l’intention des deux juges indécis.
Metsas se tassa sur son siège. Mais il ne semblait pas décidé à changer d’avis.
Heryst posa une question simple. Metsas secoua la tête. Simmac ne broncha pas. Les deux derniers juges acquiescèrent.
— La décision est donc prise à la majorité !
La conclusion d’Heryst parut anormalement forte, une fois l’ÉtouffeSon levé.
Si c’était possible, Darrick se tint encore plus droit.
— Concernant les accusations de désertion et de lâcheté face à l’ennemi, le Conseil statue comme suit.
Hirad agrippa les accoudoirs de son siège. Malgré sa fureur et son angoisse, il aurait voulu avoir l’air aussi digne et serein que Darrick.
— L’accusation de lâcheté est rejetée. Celle de désertion – avant de prendre les armes contre un allié – est maintenue.
» La désertion est habituellement punie de mort, sans possibilité de grâce. Mais les temps que nous vivons n’ont rien d’ordinaire. Que l’accusé soit un fin escrimeur, un formidable cavalier et un excellent meneur d’hommes ne fait de doute pour personne.
Metsas se racla la gorge, et Heryst le rappela à l’ordre d’un regard noir.
— En conséquence, cette cour décide que Ry Darrick sera réintégré dans la cavalerie lysternienne, sous les ordres du commandeur Izack, et rétrogradé au rang de cavalier de deuxième classe. Mais l’armée lysternienne a toujours su récompenser ses hommes à l’aune de leurs mérites – surtout sur un champ de bataille.
» Dès l’aube, Darrick, vous vous présenterez aux portes Est. Après avoir écouté la sentence, avez-vous quelque chose à ajouter ?
Hirad ne savait plus que penser. Le soulagement – Darrick n’allait pas être exécuté – ne le consolait pas du fait que le condamné soit arraché aux Ravens. Après tant de pertes cruelles, il avait le sentiment que c’étaient les Ravens eux-mêmes qu’on venait de juger et de condamner. En tout cas, ils subiraient inéluctablement les contrecoups de cette décision.
Dans un silence de mort, l’assistance guetta la réaction de Darrick. Et elle surprit tout le monde.
— J’accepte la décision du tribunal. Pas le châtiment.
Metsas renifla de dédain.
— Comme si vous aviez le choix !
— Je l’ai, affirma Darrick. Je peux décider de m’incliner et de subir ma peine, ou de rester fidèle à mes convictions.
Dans un silence de mort, Hirad eut l’impression que tout le monde entendait son cœur battre à tout rompre.
Décomposé, Heryst nageait dans la confusion. On l’aurait même cru sur le point de fondre en larmes.
Erienne secoua la tête. L’Inconnu et Thraun, au contraire, acquiescèrent. Hirad partageait leur sentiment.
— Et de quelles convictions parlons-nous, au juste ? lança Metsas.
— Balaia a besoin que je reste aux côtés des Ravens. Pas que j’aille combattre Xetesk à l’est. Nous rétablirons l’équilibre des forces, à condition que vous nous laissiez les coudées franches et que les alliés tiennent Xetesk en échec. Bref, j’estime que mon retour dans la cavalerie lysternienne serait une erreur.
» Mes seigneurs, vous devez me comprendre. Je suis un Raven. Et dorénavant, c’est tout ce que je serai, jusqu’à mon dernier souffle.
Metsas et Simmac se détendirent sur leur siège.
Heryst se pencha en avant tout en se massant le front.
— Alors, vous ne me laissez plus le choix. J’ai fait mon possible pour vous, Ry Darrick. Mais si vous refusez de réintégrer la cavalerie, la sentence ne peut être qu’une condamnation à mort.


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