Bandeau Flash Bragelonne

    Nouveautés
L'Héritier de l'Automne de Giles Carwyn & Todd Fahnestock   Succubus Heat de Richelle Mead
Jarka Ruus de Terry Brooks   Le Secret des étoiles de Rawn Melanie
L'Avatar de Jacqueline Carey   Les Pionniers de la Fantasy de Lyon Sprague de Camp
Les Épées de la Nuit et du Jour de David Gemmell   Les Furies de l'Academ de Jim Butcher
Kull le Roi Atlante de Robert E. Howard   Deuil de Peter James
    Informations
    Libraire, boutique ?
Rencontrez Alexis
FNAC FORUM
à Paris
    Coup de coeur
    Documents online
    Nouvelles
    Entretiens
    TOP 5
    Médiathèque idéale
    Nos Sites
    Les vérités Ultimes : le site
    Lord of the Ringards
    L'Epée de vérité
    Nemo on the Net
    Erikwietzel.com
    JeromeCamut.com
    Photographies
    Extrait

JAMES BARCLAY

AubeMort NoirZénith OmbreMage SylveLarmes
CendreCœur OrageDémon ÂmeRaven
» Biographie
» Entretiens

 


OrageDémon, (extrait)
James Barclay

Chapitre premier

Tessaya baissa vivement le bras. 
— À l’assaut ! 
Une fois de plus, les Ouestiens donnèrent la charge, fonçant sur les murailles de Xetesk. Leurs étendards claniques claquaient au vent et leurs cris de guerre se fondaient en un immense rugissement lancé à gorge déployée. Leurs échelles en position, les guerriers en gravirent quatre à quatre les grossiers échelons. En retrait, les archers à l’œuvre obligeaient les défenseurs à s’écarter des remparts. À une telle distance, ça n’avait rien de facile.
À l’ombre épaisse des murailles de Xetesk plongées dans la nuit, les guerriers de la tribu dressèrent encore plus d’échelles de siège le long des cent trente mètres de muraille. Les meilleures étaient grossièrement taillées et liées, les pires se réduisaient aux simples troncs rabotés des plus grands arbres que les hommes avaient pu couper. Lors des premières attaques, certaines de ces échelles s’étaient révélées trop courtes. Avant de tomber en place, elles capturèrent fugitivement la lumière des torches, qui brillaient le long des remparts. Les guerriers les plus rapides gravissaient déjà deux d’entre elles.
Cette fois, Tessaya tenait l’ennemi à sa merci. Cette fois, les Ouestiens battraient les défenses adverses. C’était dans l’air… Tout au long de la journée, beaucoup d’hommes avaient péri. Flèches et sorts avaient labouré les bois comme les chairs. Des guerriers transformés en torches vivantes s’étaient écroulés en hurlant. Calcinées ou givrées, des échelles avaient éclaté en un clin d’œil.
Pourtant, les tribus combattantes n’avaient pas faibli. Aiguillonnées par leurs seigneurs convaincus que la victoire était à portée de main, elles n’avaient pas brisé leur élan. Et alors que des centaines d’hommes sillonnaient la contrée en quête de bois pour construire toujours plus d’échelles, des centaines d’autres mouraient au pied des murailles, leur mission accomplie : les mages frôlaient l’épuisement.
Tessaya vit les premières lignes courir le long des remparts pour préparer leurs défenses. En contrebas, boucliers levés au-dessus de leurs têtes, marchaient ses guerriers. C’était la quatrième attaque du jour, alors que la nuit tombait… Et le déluge de sorts s’était tari.
Un sort isolé souffla le haut d’une échelle, renvoyant au néant les hommes qui s’y trouvaient. Mais ça n’irait pas plus loin. Tessaya avait anticipé ce moment, gardant ses atouts majeurs en réserve. Xetesk n’avait plus assez de ressources magiques pour enrayer le cours inéluctable des assauts. Maintenant, dans ce combat acharné, tout se jouerait à l’épée, à la hache et à la lance. Et là, les Ouestiens s’y connaissaient.
Il observa la scène quelques instants encore. Une pluie de flèches grêlait les rangs des guerriers montant à l’assaut des remparts, faisant des dizaines de victimes. Tessaya inspira profondément, s’emplissant les poumons d’air vif. À la fraîcheur de l’herbe qui ployait sous la brise se mêlaient des relents de cendres et… des effluves de peur. Les chants tribaux des Ouestiens se répercutaient à flanc de muraille, hymnes à la force et à la victoire. De seconde en seconde, ils vibraient de plus en plus.
Tessaya se tourna vers le seigneur Riasu, dont les petits yeux brillaient dans l’obscurité. Ses traits massifs avaient rougi sous l’effet de l’excitation.
— Vous le sentez, vous aussi…
— Oui, seigneur Tessaya. Nous touchons au but.
— Et quel est votre désir, à présent ?
D’un geste du menton, Riasu désigna les remparts. Toujours plus d’Ouestiens gravissaient les échelles de siège. Les flèches ne suffisaient plus à enrayer leur progression, et les incantations avaient pratiquement cessé. Sur la gauche, un éclair bleu roi rappela que le danger s’éloignait.
— Mes hommes gravissent ces échelles, répondit Riasu. Je voudrais prendre leur tête et mener la charge.
Souriant, Tessaya lui flanqua une bonne bourrade dans le dos.
— Et moi donc !
Il jeta de vifs regards à la ronde. Six autres chefs de tribu se trouvaient avec eux, leurs mille guerriers prêts à donner la charge à leur tour. Leurs braillements d’encouragement envers leurs camarades résonnaient sur le terrain de bataille. Au-delà, les feux de camp brûlaient, et la garde Paleon veillait sur les chamanes occupés à prier les Esprits pour solliciter leur concours et leur puissance. Des prières qui n’avaient pu qu’être exaucées.
Les seigneurs, regroupés, étaient proches de Tessaya. Et tous n’attendaient qu’un mot de lui pour passer enfin à l’action. Dix tribus et leurs chefs respectifs s’étaient déjà déchaînés contre l’ennemi. La gloire d’être le premier à prendre pied en haut des remparts valait qu’on y laisse sa peau. Déjà, trois chefs étaient tombés au champ d’honneur, accueillis en héros par les Esprits. Quatre autres connaîtraient bientôt le même sort. Les trois derniers étaient maintenant aux remparts.
— Il est temps, dit Tessaya en empoignant sa hache. Mes seigneurs, portons-leur le plus rude des coups !
Arme brandie à bout de bras vers le ciel, avec un cri de guerre Paleon, il se rua à l’assaut, talonné par les seigneurs invoquant les Esprits et par leurs mille guerriers. Leurs rugissements atteignirent un crescendo assourdissant.
Tessaya courut. Ses tresses d’un gris argenté rebondissaient sur ses épaules au gré de ses bonds véloces, la brise fouettait son visage… Il ne se rappelait pas s’être senti aussi vivant. Pas même lorsqu’il avait guidé les Ouestiens hors des ombres de la passe de Sousroc. À l’époque, ils avaient couru à l’échec alors qu’il leur était resté tant à accomplir. À présent, ils touchaient véritablement au but.
Dans ses veines d’homme d’âge mûr coulait l’ivresse d’une seconde jeunesse. Son cœur battait à tout rompre. Il avait l’esprit clair et l’œil vif. Les Esprits étaient avec lui – et en lui. Rien ne l’arrêterait plus. Riant à gorge déployée, il accéléra encore l’allure.
Au pied des murailles de Xetesk, les ombres s’épaissirent. Une vingtaine de mètres de haut, avec une légère inclinaison vers l’extérieur. Des remparts imposants, menaçants, réputés inexpugnables. Le fracas des combats s’intensifia. Tessaya entendait maintenant le claquement des cordes d’arbalète qu’on relâche, le craquement des bois et les appels des Ouestiens perchés sur leurs échelles. Leurs silhouettes se détachaient nettement contre l’éclat des torches.
Obéissant aux ordres, les Ouestiens évitaient de s’agglutiner au pied des échelles – seuls s’y trouvaient ceux qui les maintenaient dressées contre les remparts et ceux qui s’apprêtaient à y monter. Disséminés sur le champ de bataille, ils attendaient un signal, un appel pour se rapprocher. Pas question d’offrir une cible facile aux mages et aux archers en restant groupés.
Tessaya dépassa au pas de course les guerriers sur la touche. Son nom courut sur toutes les lèvres, se répandant plus vite qu’un feu de broussailles. Quand il fonça droit vers le pied de l’échelle visée, il n’entendait déjà plus que son nom, scandé par tous.
Il bondit sur le premier échelon en exhortant les siens à se dépasser encore. Juste sur ses talons, Riasu vociférait dans un dialecte tribal que Tessaya comprenait à peine. Inutile, d’ailleurs… Le ton suffisait amplement à faire passer le message.
Sentant le bois ployer sous son poids, l’échelle trembler, Tessaya grimpa plus vite. Par chance, les attaches, solides, tiendraient. Sur la gauche et la droite, les Ouestiens redoublèrent d’énergie, aiguillonnés par la présence de leur chef suprême. Tessaya les ayant rejoints, les assaillants volaient désormais à la victoire…
— Restez plaqués le long des échelles ! ordonna-t-il. Ne leur offrez pas de cibles faciles !
Dommage que tous ses hommes n’aient pas écouté ce sage conseil… Les flèches pleuvaient dru. L’une d’elles se ficha dans le cou exposé d’un guerrier qui avait inconsidérément pris du recul pour voir quelle distance il lui restait à grimper. Avec un hurlement strident, il retomba au sol, raide mort.
— En avant ! hurla Tessaya.
Il se fit éhontément un bouclier du corps de son prédécesseur, sur l’échelle, et estima le nombre d’échelons restants à gravir au vu de la proximité du rempart. Il était presque parvenu au sommet.
Un autre sort brilla dans la nuit. À gauche de Tessaya, de la glace magique frappa les chairs et les bois, les faisant exploser. Dans un craquement, les attaches et les barreaux d’échelle volèrent en éclats. De sorte que les survivants furent également précipités dans le vide, vers une mort certaine. Tessaya jura. Au-dessus de lui, le vacarme enfla encore. Il entendit les premiers heurts métalliques glorieux. Ses guerriers affrontaient enfin les défenseurs xetesks face à face. Un sourire étira ses lèvres.
— Toujours avec moi, Riasu ? cria-t-il.
La réponse fut légèrement essoufflée.
— Oui, mon seigneur… Je sens déjà la peur qui les tenaille !
— Vite alors, que nous la voyions aussi danser dans leurs yeux ! En avant !
À ce moment, Tessaya releva la tête. Il n’était plus qu’à trois ou quatre mètres des merlons. Les archers avaient interrompu leurs tirs. Les assiégeants grimpèrent plus vite, anxieux d’atteindre le haut des remparts avant de perdre l’avantage. Tessaya vit tomber un autre corps sur sa droite. Le choc des armes soulevait des gerbes d’étincelles, et les chants des Ouestiens enflaient encore, leur inspirant l’envie de redoubler d’efforts et de se dépasser. Au nom des tribus, pour eux-mêmes et pour tous ceux qui étaient déjà morts afin qu’ils arrivent là.
Ses prédécesseurs étaient trop lents au goût de Tessaya. Hache maintenue en parallèle au montant droit de l’échelle, il se déporta autant qu’il l’osa de ce côté pour mieux crier :
— Poussez-vous sur la gauche et laissez-moi passer ! Allez, plus vite que ça !
Assurant sa prise de la main gauche, Tessaya grimpa de plus belle en utilisant l’angle d’inclinaison de l’échelle contre le rempart pour se donner de l’élan. La brèche ouverte dans les rangs des défenseurs ne se refermait pas. Les Ouestiens prenaient pied en haut des remparts. Tessaya sentait l’odeur de leurs pierres, glaciales et si anciennes.
Le fracas des armes lui parvenait légèrement assourdi maintenant. Celui des duels singuliers et des corps à corps. Des grognements d’effort, des cris de douleur, de choc… Les lames qui s’entrechoquent… Le bruit mat des corps qui s’écrasent au pied des remparts, les piétinements des belligérants qui s’efforcent désespérément de conserver l’équilibre…
En haut de l’échelle, la raison du manque de progression devint claire : un guerrier se cramponnait au dernier échelon, du vomi plein les mains et l’épée encore au fourreau… Ravalant son dégoût devant pareille couardise dès qu’il s’avisa de la grande jeunesse du guerrier, Tessaya s’arrêta à sa hauteur.
— Reste près de moi, petit. Que tu vives ou que tu meures, à toi la gloire !
L’adolescent lui coula un regard terrifié – et hocha la tête.
— Brave garçon.
L’attrapant par le col, il le hissa avec lui sur les remparts, en plein chaos. Même lui, Tessaya, se sentit momentanément dépassé par le volume sonore ahurissant et par la proximité des belligérants, tout autour d’eux. Son protégé flancha, perdant simultanément le contrôle de sa vessie et de son estomac. Il eut pourtant la présence d’esprit de tirer au clair son épée courte.
À la faveur de la lumière des torches et des braseros, la petite brèche ouverte dans les rangs des défenseurs faisait l’objet d’une attaque concertée. Sur la gauche et la droite, trois autres se formaient déjà. Les Xetesks affluaient pour tenter de les refermer, mais les Ouestiens étaient en passe de les prendre en tenaille. D’une largeur ne dépassant pas les deux mètres, le parapet, ouvert sur le vide, n’avait jamais été conçu pour cela. Tessaya analysa la situation en un clin d’œil.
— Repoussez-les ! tonna-t-il en bondissant par-dessus les cadavres amoncelés pour se joindre aux rangs serrés des assaillants.
Il poussa brutalement les vivants dans le dos, les forçant à avancer sur l’ennemi pour ne pas perdre l’équilibre. Les Xetesks qui reculèrent d’instinct le payèrent de leur vie. Les trois défenseurs les plus proches du bord firent un pas dans le vide, entraînant dans la mort ceux de leurs camarades qui tentèrent de les rattraper. Cinq ou six au moins firent une chute fatale dans la cité assiégée. Un Ouestien subit le même sort. Deux autres réussirent à tromper la mort.
— Empêchez-les de reformer leurs rangs ! ordonna Tessaya. Sus à l’ennemi ! Tenez votre droite et poussez sur la gauche ! Isolons ces salauds ! Et qu’on pousse les cadavres dans le vide pour dégager les lieux !
Il fut obéi. Tessaya à leurs côtés, les guerriers feraient désormais tout ce qu’il demanderait. Cherchant le gamin des yeux, il le vit occupé à ferrailler et à verser le sang. La rage de vivre avait supplanté la terreur. Mais toute sa furie ne suffirait pas. Lui aussi mourrait.
Hache brandie à la face du ciel, Riasu prit pied à son tour sur les remparts en poussant un cri de guerre.
— Riasu, fais passer le mot : je veux un mur dégagé entre les deux corps de garde les plus proches. Exécution !
Sans attendre, Tessaya plongea à corps perdu dans la mêlée. Sa hache s’abattit entre deux Ouestiens pour fendre le crâne d’un ennemi. Dans la nuit éclairée à la torche, le sang jaillit… Le premier sang xetesk qu’il versait depuis des années.
Avant de se focaliser sur son adversaire suivant, il jeta un coup d’œil à la cité de Xetesk. Les tours du Collège se détachaient nettement contre le ciel étoilé, de la lumière brillant aux fenêtres et le long de tous les murs.
— Me voilà ! grogna-t-il. Et je vais vous abattre !
— Retournez aux remparts ! ordonna Dystran, le Seigneur du Mont de Xetesk. Les Ouestiens ont pris position ! Et quand je regarde mon commandeur en chef, dois-je vraiment m’en étonner ?
Voyant son officier le plus décoré charger à cheval dans les rues, Dystran avait intercepté le commandeur Chandyr sous la coupole du complexe collégial. Et leurs éclats de voix se répercutaient dans l’immense salle vide. Le visage couturé de cicatrices dues aux combats, Chandyr était pâle et tendu de colère. Dystran savait exactement ce qu’il pouvait ressentir.
— Non, mon seigneur. Vous avez retiré beaucoup trop de mages au Collège. Rendez-les.
— Je n’épuiserai pas jusqu’au dernier des mages restant.
— Alors n’espérez pas pouvoir repousser l’ennemi encore longtemps.
— Le piètre soldat se plaint toujours du manque de ressources et de renforts…
Chandyr plissa le front.
— Trois mille hommes opposés à quelques centaines, et dont beaucoup viennent juste de rentrer épuisés de leur longue marche forcée depuis Julatsa. Que voudriez-vous que je fasse, seigneur Dystran ?
— Que vous fassiez votre devoir.
— Et c’est bien ce que je fais, répondit Chandyr calmement. Je suis là, sous vos yeux, à m’efforcer d’empêcher un massacre.
— Alors comment se fait-il que les Ouestiens escaladent mes murailles ?
Chandyr explosa. Dystran vit une ombre traverser son regard avant de sentir le gantelet du commandeur s’enfoncer dans ses côtes alors qu’il prenait un ton menaçant.
— Les murailles de Xetesk, pas les vôtres ! Et s’ils sont au pied de nos remparts, c’est bien parce qu’au crépuscule, vous m’avez retiré les bataillons nécessaires à notre défense ! Vous avez des responsabilités envers cette ville, auxquelles vous vous dérobez. À quoi servira encore le Collège si toute la cité brûle autour, hein ?
En silence, Dystran attendit que Chandyr baisse le bras.
— Le Collège, c’est la ville. Et en tant que chef du Collège, tous les murs m’appartiennent. Je ne me dérobe devant rien, Chandyr. On devrait au contraire m’applaudir d’avoir mis les mages en sécurité, plutôt que de les laisser périr dans le massacre que vous présidez. Eux au moins seront en mesure de riposter.
— Un autre de vos sorts dimensionnels inconsidérés, Dystran ? Vous tuerez plus d’innocents que d’ennemis !
— J’arrêterai les Ouestiens ! jura Dystran, à bout de patience. Quant à vous, commandeur, vous feriez mieux de vous rappeler à qui vous vous adressez, et si vous voulez m’en croire, je vous invite à peser très soigneusement ce que vous allez encore dire.
L’ombre d’un sourire flotta sur les lèvres de Chandyr – sans atteindre ses yeux. Hochant la tête, il se rapprocha d’un pas de son interlocuteur, arrivant si près que Dystran eut du mal à ne pas loucher.
— Ne m’accusez plus jamais d’être un « piètre soldat ».
— On juge les hommes à leurs actes, répondit benoîtement Dystran – alors que son cœur battait plus vite.
— Vous n’aurez pas d’autre avertissement.
Tournant les talons, le commandeur s’éloigna vivement en réclamant son cheval à grands cris. Dystran le regarda repartir, tandis que la colère montait en lui. Il ne fit rien pour la refouler. Au contraire, il apprécia la chaleur qu’elle distillait dans son esprit et son corps.
Lui aussi s’en fut à grandes enjambées, en direction de sa tour. Chandyr ne comprenait pas. Voyant leur maître approcher, les deux gardes de faction le saluèrent. Autre chose que Chandyr n’avait pas faite… Le saluer. Quel soldat typique ! Incapable de prendre du recul, tout juste bon à exécuter les ordres – et encore…
— Je veux voir Sharyr tout de suite dans ma salle de réception, lança-t-il. Vous le trouverez certainement dans une des pièces centrales de la Tour.
— Oui, mon seigneur, répondirent les deux hommes en chœur.
Dystran entreprit de gravir l’escalier, les propos de Chandyr résonnant encore à ses oreilles. Les griffes minuscules du doute grattaient déjà le mur de ses assurances. Que tous aient sous-estimé les Ouestiens n’était plus contestable. Il ne s’agissait pas là d’une attaque désordonnée et irréfléchie. Non, l’offensive avait été mûrement pensée et montée avec une grande détermination, et une volonté de sacrifice à couper le souffle… Tessaya combattait, là, quelque part.
Ce qui éprouvait le plus Dystran n’était pas que le seigneur ouestien ait réussi à discipliner ses hommes de façon aussi spectaculaire, en les incorporant efficacement à ce qu’il fallait bien appeler des régiments. Non, le problème était plutôt ce que Tessaya avait compris : Xetesk était piètrement défendue par ses mages et ses soldats. L’ennemi avait donc multiplié les assauts avec un crescendo redoutable, de façon à épuiser les Xetesks. D’où lui venaient tant de renseignements critiques ?
Ce jour-là, l’objectif de Tessaya avait crevé les yeux. Voilà pourquoi Dystran avait soustrait des mages aux rangs des défenseurs afin qu’ils joignent leurs forces à celles de l’équipe dimensionnelle et se préparent à l’alignement suivant. Mieux vaudrait que tout fonctionne comme prévu.
Mais Chandyr s’était montré incapable de tenir les Ouestiens en échec. Voilà qui surprenait Dystran, et le décevait. Les soldats et les archers de Xetesk auraient pourtant dû être en mesure d’éliminer une poignée d’échelles de siège… Alors pourquoi les Ouestiens avaient-ils réussi là où n’importe qui, à leur place, aurait dû échouer ?
Voilà une question qui méritait certainement d’être creusée.
Quand Dystran atteignit sa salle de réception, il entendit derrière lui des bruits de pas précipités. Il ouvrit grands les volets des lieux chichement éclairés, dévoilant le morne spectacle de sa ville menacée. D’un simple sort, il améliora sa vision pour qu’aucun détail ne lui échappe.
De vives lumières brillaient en cercle autour d’une aire d’environ deux cents mètres de long. Des Ouestiens l’occupaient – sans qu’ils y pullulent. Ils montaient un assaut contre des tourelles proches, et avaient érigé une muraille de boucliers taillés dans du bois fraîchement coupé. Les archers faisaient assez régulièrement mouche, mais ça ne suffisait pas à enrayer la progression des assiégeants.
Chandyr avait pourvu les tourelles de sévères défenses. De sorte que les Ouestiens essuyaient de lourdes pertes. Mais faute d’un seul sort pour les repousser durablement, leur supériorité numérique aurait tôt ou tard le dernier mot. Quand, exactement ? Difficile à dire. Avant l’aube, selon toute probabilité…
— Bon sang ! souffla Dystran. À quel moment ai-je commis une erreur ?
Une voix s’éleva derrière lui.
— Mon seigneur ?
Dystran ne se retourna pas vers le nouveau chef de sa magie dimensionnelle – à peine plus qu’un étudiant mais le meilleur expert qu’il lui restait.
— Sharyr, venez là et dites-moi ce que vous voyez.
Un raclement de pieds nerveux, une respiration légèrement essoufflée, mêlés à des éclats de voix et aux cris distants provenant des remparts. D’un coup d’œil sur le côté, Dystran vit le jeune homme atteint d’un début de calvitie sonder la nuit, anxieux de détecter ce qui était censé ne pas lui échapper. Se dandinant nerveusement d’un pied sur l’autre, il haussa les épaules.
— Des Ouestiens sur nos remparts ? avança-t-il d’une voix tremblante.
— Excellent, répondit Dystran. Cela vous effraie-t-il ?
— Oui, mon seigneur. J’ai de la famille ici.
— Alors elle aura la chance que vous veilliez personnellement à sa sécurité, pas vrai ?
— Moi ? Je…
Dystran se tourna face à son étudiant crispé.
— Pour une armée ouestienne en maraude, la distance entre les remparts de la ville et ceux de ce Collège est minime. Moins d’un mile, diriez-vous ?
— Mon seigneur ?
— Ce n’est pas une grande ville. Quand les Ouestiens prendront-ils l’une ou l’autre de ces tourelles de haute lutte, à votre avis ?
Sharyr dévisagea son maître sans comprendre.
— Vous voyez, enchaîna Dystran, lorsqu’ils seront là, ils auront accès à nos rues et, plus grave, au corps de garde sud. Or, ils sont quelques milliers à brûler d’envie d’y être déjà.
— Oui, mon seigneur.
— En d’autres termes, il vous reste peu de temps pour lancer le sort de votre choix.
— Je…
Sharyr recula d’un pas.
— Vous comprenez qu’aucun de ces hommes n’atteindra le Collège, n’est-ce pas ? Si Chandyr est incapable de les arrêter, vous le ferez à sa place. N’est-ce pas ?
— Le… L’alignement ne sera pas parfait avant demain soir même heure ! bafouilla le mage.
— Oh, ciel ! s’écria Dystran, une main volant à sa bouche. Qu’allez-vous bien pouvoir faire ?
— Je l’ignore, mon seigneur, répondit Sharyr, sourd au sarcasme de son maître.
— Dans ce cas, permettez que j’éclaire votre lanterne. (Dans un murmure, Dystran avait pris le ton menaçant qu’il savait si bien exercer – fruit d’une longue pratique.) Vous serez fin prêt à repousser l’ennemi avant cela parce que vous et moi savons parfaitement que, dans l’intérêt d’une incantation, l’alignement peut être précipité. J’ai noirci bien des pages sur le sujet. Le sort sera difficile à contrôler, et vous aurez pris le soin de prévenir les vôtres de la meilleure façon d’y faire face – sans omettre de préciser pour eux les conséquences d’un échec. Quand on parle de magie dimensionnelle, un retour de bâton fait affreusement… désordre.
Sharyr avait reculé jusqu’au manteau de cheminée. Par bonheur pour lui, les braises n’émettaient aucune chaleur.
— Les risques, pour notre cité…, commença-t-il.
Dystran se pencha vers lui.
— Si on ne les arrête pas, les Ouestiens s’empareront bientôt de ce Collège. Voilà quels sont « les risques, pour notre cité »… Arrêtez-les coûte que coûte, quitte à y laisser la vie ! Si quelqu’un, dans votre équipe, ne se sent pas à la hauteur, il pourra venir me trouver pour en parler.
— Je…
— Ne me décevez pas, Sharyr.
Reculant d’un pas, Dystran vit que l’étudiant avait une expression terrifiée, le front luisant de sueur et l’œil fuyant. Il choisit d’en sourire.
— Vous avez entendu la clameur, « La mort ou la gloire » ? Vous pensiez que ça ne s’appliquait qu’aux soldats, je parie ? Eh bien, détrompez-vous, descendez dans les catacombes et préparez-vous. L’heure venue, je vous rappellerai personnellement aux remparts de la ville. Allez.
Sharyr eut au moins la présence d’esprit d’incliner la tête en marmonnant :
— Mon seigneur…
La porte de la salle se rouvrit avant qu’il l’atteigne, et la silhouette d’un vieillard en larmes se découpa à la lumière des braseros qui éclairaient l’escalier. C’était Brannon, l’homme au service de Ranyl depuis des décennies.
— Je vous en prie, mon seigneur, vous devez venir tout de suite !
Dystran sentit le monde s’écrouler autour de lui. Une vague de terreur le submergea.
— Oh, non ! souffla-t-il avant de se mettre à courir. Pas maintenant… Pas maintenant !


Vous pouvez acheter OrageDémon
chez Amazon.fr

[ Copyright © 2001 Bragelonne - All rights reserved | Powered by Prog-6.com ]
Partenaires : Fantasy.fr