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ROBERT REED

Science-Fiction 2006 Le Grand Vaisseau Un Puits dans les Étoiles
» Biographie

 


Le Grand Vaisseau, (extrait)
Robert Reed

Première partie
LE VAISSEAU

… un sommeil, doux comme la mort… j’ai traversé le temps et franchi une distance incalculable… et un jet de lumière émerge de l’obscurité et du froid, et je comprends dans sa caresse tiède, lentement, ce que je vois, des soleils et des petits mondes, de grands tourbillons de gaz colorés et de poussière grondante, coléreuse.
C’est cela, une galaxie spirale barrée.
Avec tant de beauté et de majesté que je ne pouvais que regarder. Et, enveloppée dans cette majesté, une fragilité, ignorante et vaste.
La trajectoire de cette galaxie et la mienne étaient distinctes.
Inéluctablement, nous allions entrer en collision.
À mon regard répondraient bien d’autres regards. Je le savais, tout comme j’avais su que ce moment serait inévitable. Pourtant, quand je vis cette première machine dérisoire approcher, je fus surpris. Si tôt ! Et, oui, la machine pouvait me voir. J’ai observé les miroirs de ses yeux qui faisaient le point sur les cicatrices de mon visage ancien. Je l’ai observée lorsqu’elle a poussé ses minuscules fusées à fond pour passer un peu plus près de moi. Et c’est alors qu’elle a craché un engin infinitésimal dont le seul but était d’entrer en collision avec ma face, suivi sans nul doute par une traînée de données et de questions nouvelles. C’est presque à la moitié de la vitesse de la lumière que nous nous sommes rencontrés. Moi seul ai survécu. L’autre machine m’a frôlé en tournant ses yeux vers moi, elle a épié ma face arrière, une part de moi a imaginé sa surprise émerveillée.
Mon dos est orné de tuyères.
Plus grands, plus anciens que les mondes, mes moteurs sont aussi glacés et paisibles que notre ancien Univers.
J’ai dit :
— Hello.
Sans voix.
— Machine-sœur, hello.
Mon amie a poursuivi sa route et, pendant un court moment, je me suis retrouvé seul à nouveau. C’est alors que j’ai senti à quelle profondeur ma solitude était parvenue.
Ignorant toute prudence, rejetant toute urgence, j’ai souhaité un autre visiteur. Quels dommages pourrait-il m’infliger ? Un petit compagnon robot, transitoire et incompétent… comment un simple appareil pouvait-il présenter un risque pour moi ?
Mais ce ne fut pas une sonde qui vint m’accueillir. Non, les machines survinrent en flottes, en troupeaux. Certaines se suicidèrent avec sérénité en plongeant dans ma face avant. D’autres se rapprochèrent assez près pour sentir ma trace, s’enroulèrent sur mon flanc et profitèrent d’une brève vision de mes grands moteurs. Leur forme et leur design de base étaient les mêmes que ceux de la première sonde, ce qui impliquait un même constructeur. En suivant leurs trajectoires à travers l’espace et le temps, je découvris une intersection révélatrice. Un unique soleil jaunâtre en occupait le centre. C’était lui et les autres soleils voisins qui avaient engendré les machines. J’ai admis lentement la réponse improbable qu’une seule espèce m’avait détecté avant toute autre. Mais il était clair que cette galaxie n’était pas un endroit simple.
Comme le temps passait et que les distances qui nous séparaient diminuaient, d’autres engins surgirent d’une multitude de lieux. J’ai observé une parade de machines faites de simples métaux, de gaz sculptés, enfermées dans de la glace d’hydrogène ; des centaines de milliers de soleils émettaient toutes sortes de bruits électromagnétiques, des giclées douces et des couacs rauques, des mélodies complexes et des clameurs d’airain.
— Hello, criaient les voix. Qui es-tu, ami ?
— Ce que je parais être, je le suis.
— Et que signifies-tu pour nous, ami ?
— Seulement ce que je parais signifier, leur ai-je dit. (En silence.) De toutes les manières, ce que vous voyez en moi est très exactement ce que je suis.
Des animaux approchèrent, quelque part entre moi et ce soleil jaunâtre.
Leur première embarcation était minuscule, rudimentaire, et extraordinairement fragile. Il leur avait fallu un courage immense pour arriver aussi loin. Les créatures avaient dû quitter la brillance de leur galaxie et, au milieu du voyage, il leur avait fallu s’arrêter et faire machine arrière, rebrousser chemin en poussant à fond sur leurs petits moteurs pour se maintenir très exactement à ma vitesse étonnante. Puis elles avaient à nouveau ralenti, à peine, pour que je les rattrape. En se maintenant habilement à une distance prudente, elles s’étaient cantonnées sur une orbite tactique.
Et je vis des milliers de machines automatiques s’abattre sur moi.
Elles se stabilisèrent, puis se posèrent.
Mes cicatrices et ma trajectoire trahissaient mon âge.
Je n’avais laissé aucune galaxie derrière moi. Pas même une seule à demi née, sombre, destinée à devenir importante. Un vide tel qu’il n’avait que peu d’obstacles. Les comètes y étaient rares, plus encore les soleils, autant que les simples nuages de poussière. Pourtant, ma face avant était craquelée, creusée de cratères, ce qui signifiait pour les animaux curieux que j’avais franchi des distances terrifiantes, que j’étais aussi ancien que leur monde natal.
Pour le moins.
— Ce vaisseau est froid, rapportèrent les machines. Sans doute définitivement endormi et très probablement mort.
Une épave, tout simplement.
Entre ma face avant et ma face arrière, il y a de grandes baies, vides, fermées, soigneusement verrouillées. Mais des écoutilles plus petites et des accès peuvent s’ouvrir sous une poussée décidée et, après avoir demandé des instructions, c’est ce que firent plusieurs machines. Elles firent jouer des portes qui étaient fermées depuis une éternité ou presque et, derrière, elles découvrirent des coursives en pente et des escaliers impeccables, parfaitement adaptés à la démarche gracieuse des humanoïdes aux longues jambes.
Les animaux eux-mêmes firent le dernier petit bond.
Je ne me souvenais pas de la dernière fois où des pieds avaient dévalé mes escaliers. Mais les humains affluaient, par deux, par dix, ils investissaient mon intérieur, déterminés et prudents. Au début, ils portaient des scaphandres lourds, ils étaient armés et conversaient par radio avec des voix faibles et des codes élaborés. Mais en progressant, l’air ancien devint plus dense autour d’eux, les tests leur révélèrent qu’il y avait suffisamment d’oxygène pour respirer, qu’une multitude de systèmes de soutien vital fonctionnaient encore. Rassurés, ils ôtèrent leurs casques, reniflèrent avec méfiance, puis se mirent à inspirer à fond en souriant comme le font les humains.
La première voix dit :
— Hello.
Elle n’entendit que son propre écho nerveux en réponse.
Au-delà de ma coque blindée, il y existe un vaste océan froid de pierre tissé de grandes coursives, d’impasses et de salles trop immenses pour qu’on les embrasse d’un seul regard, ni même durant le temps d’une vie. L’obscurité y est totale, pénétrante. Mais, dans chaque paroi, dans chaque plafond, il y a des lampes et des projecteurs holographiques dont les mécanismes sont d’une simplicité transparente, faciles à activer. Avec, en plus, des armadas de réacteurs qui n’attendent que d’être tirés de leur sommeil pour distribuer de l’énergie.
Dans les volumes modestes et les plus vastes, je me suis réveillé.
Pourtant, je n’avais pas de voix.
Avais-je jamais eu la possibilité de parler ?
J’en ai pris conscience : peut-être pas. Il se pouvait que ce que je prenais pour ma voix soit en fait la voix de quelqu’un d’autre. Mais de qui ? Et comment se faisait-il qu’une période de mon temps d’existence m’ait volé cette connaissance basique, essentielle ?
La plupart des humains étaient maintenant à mon bord.
Avec de l’affection, de l’attention, je les ai dénombrés. Douze puissance quatre, plus quelques-uns. Ce qui était une population infime, presque négligeable par rapport à ma vastitude.
Mais c’est alors que d’autres vaisseaux survinrent – toute une armada en provenance d’autres soleils… d’autres mondes humains. Ces engins plus récents avaient des moteurs plus puissants et efficaces. J’ai compris alors que même si ces humains étaient des animaux, ils pourraient rapidement s’adapter. Ce qui devait être une bonne chose.
Mais pourquoi ?
Avec toutes mes énergies nouvelles, j’ai tenté d’interpeller mes compagnons innocents, de les supplier de m’écouter.
Mais j’étais muet.
À l’exception du murmure du vent, du crépitement aléatoire de l’énergie dans quelque mur granitique et du craquement sec du gravier qui précédait la pression d’une foulée humaine, je ne pouvais émettre le moindre son.
La population humaine décupla.
Et ensuite, pendant quelque temps, rien ne changea.
Tous les explorateurs étaient arrivés. Avec une efficacité nerveuse, ils firent le relevé de chaque tunnel, de chaque fissure en leur attribuant une fonction précise. Chacune des immenses salles et des chambres caverneuses eut droit à l’honneur d’un nom particulier. On découvrit en moi, à de multiples niveaux, de grandes mers d’eau et d’ammoniaque, de méthane et de silicones. Des batteries de machines pouvaient manipuler leur chimie et les rendre utilisables pour une large gamme de formes de vie. Naturellement, les humains adaptèrent l’une des mers salées à titre expérimental, réglèrent le taux d’acidité et de salinité à leur goût, avec une température clémente en surface et froide en profondeur. Et, dans un souci de permanence, ils édifièrent une petite cité qui dominait le rivage de galets noirs.
Ce que les humains découvraient en moi, je le découvrais en même temps qu’eux.
Jusqu’à ce moment, je n’avais pas pleinement compris à quel point j’étais immense, non plus que ma beauté glorieuse, harmonieusement patinée.
J’aurais voulu remercier mes hôtes et je ne le pouvais pas. Pas plus que je ne pouvais leur faire entendre mes mises en garde plaintives. Mas je m’habituais à ma mutité. Chaque chose a une raison d’être et, même si je suis aussi grand et glorieux qu’à présent, je ne suis rien comparé à ceux dont l’intelligence m’a créé… Et qui suis-je, sinon une simple machine, pour mettre en doute leur sagesse infinie ?
En dessous de mes mers d’eau, il y avait des océans d’hydrogène liquide.
Sans aucun doute, du carburant pour mes moteurs endormis.
Les humains apprirent à réparer mes pompes, mes réacteurs géants, et arrivèrent à relancer certains grands moteurs puissants lors d’un essai d’expérimentation de plasma à haute vélocité, plus énergétique et plus chaud que je ne l’avais prévu.
Alors, nous avons plongé dans leur galaxie.
Elle portait le nom des sécrétions d’une mère, la « Voie lactée ».
J’ai commencé à goûter ses poussières et son cœur affaibli a réchauffé ma peau ancienne. Il y avait sous moi un quart de milliard de soleils, une centaine de milliards de mondes, habités ou non. Sorti du néant, je plongeais dans le cœur cosmopolite de l’Univers. Des dizaines de milliers d’espèces m’avaient vu arriver et, naturellement, quelques-unes avaient envoyé leurs minuscules vaisseaux. Ils orbitaient autour de moi à distance respectueuse et leurs voix multiples me demandaient de les autoriser à monter à bord ou, plus brutalement, de prendre possession de moi.
Les humains rejetèrent toutes les demandes. Poliment d’abord, puis moins ensuite.
J’ai entendu leurs déclarations froides et officielles concernant la loi interstellaire et le statut des épaves spatiales. Suivit un silence calculé, prudent.
L’un des intrus décida alors de passer à l’action. Sans avertissement, il attaqua et pulvérisa les astronefs humains en lumière et en nuages de débris.
La plupart des espèces, non préparées à la guerre, battirent élégamment en retraite. Seules restèrent les plus violentes, qui déclenchèrent leurs armes sur ma coque. Mais j’étais capable de résister à l’impact d’une comète géante me percutant à une vitesse proche de celle de la lumière ; leurs bombes au tritium et leurs lasers ne pouvaient rien contre moi. Rien. Les humains, en sécurité à mon bord, vivaient leur vie, ignorant les bombardements extérieurs, s’activant à réparer et à recadrer mes vieilles entrailles pendant que leurs adversaires s’épuisaient sur mon corps colossal.
L’un après l’autre, les vaisseaux abandonnèrent le combat et se replièrent.
Les dernières espèces, désespérant de faire valoir leurs revendications, tentèrent un abordage en force. Leurs capitaines plongèrent vers ma face avant, louvoyèrent dans les cratères avant de filer vers l’accès le plus proche. Une action audacieuse, courageuse et téméraire. Il y avait dans mes bunkers profonds des générateurs de boucliers, des lasers et des canons antimatière. Dans un âge lointain, perdu, ils avaient dû me protéger des comètes et d’autres risques. Tout comme ils l’avaient fait pour mes autres systèmes, les humains avaient découvert ce dispositif et l’avaient réparé. Dans un mélange de représailles et de charité, ils se servirent des lasers afin de détruire les moteurs des attaquants, leur armement, et firent prisonniers les survivants.
Puis, ils grondèrent vers leur Voie lactée :
— Ce vaisseau est à nous !
— À nous !
— Désormais et pour toujours, le Vaisseau nous appartient !
On avait installé des chaises en bois noir sur un bloc de pierre noire et, assis sur ces chaises, il y avait la Maîtresse Capitaine et son équipe, dans leur uniforme de fantaisie miroitant, qui profitaient du faux soleil.
— Nous avons gagné, commença la Maîtresse, mais qu’avons-nous gagné au juste ?
Personne ne répondit.
— Nous avons un droit de propriété sur le plus immense vaisseau interstellaire qu’on ait connu, poursuivit-elle en désignant le plafond bleu, le ressac tiède et le rocher de basalte plus tiède encore.
» Mais nos sociétés et nos gouvernements ont payé cette mission et ils ne sont pas assez déraisonnables pour ne pas en attendre de gros bénéfices.
Tous acquiescèrent, puis patientèrent. Ils connaissaient suffisamment la Maîtresse pour s’abstenir d’exprimer leur opinion, du moins jusqu’à ce qu’elle se tourne vers eux et prononce leur nom.
— Ce vaisseau voyage à une vitesse effarante, remarqua-t-elle. Même si nous parvenions à le faire pivoter de cent quatre-vingts degrés et à allumer ses moteurs jusqu’à vider ses réservoirs, notre vélocité nous interdirait d’aborder où que ce soit. On ne peut faire danser vingt fois la masse de la Terre, non ?
Silence.
La Maîtresse prit une expression figée, professionnelle.
— Miocène ?
— Oui, madame, répondit l’une de ses assistantes.
— Vous avez des idées ? N’importe lesquelles ?
— Nous ne pouvons nous arrêter, madame, mais on peut se servir des moteurs pour ajuster notre trajectoire.
Miocène était une femme de haute taille, perpétuellement calme. Elle consulta le compas posé sur ses genoux, puis leva ses yeux noisette et affronta le regard impatient de la Maîtresse.
— Devant nous, il y a une naine blanche. Si nous nous appuyons sur elle durant trois jours à compter de maintenant, et à distance relativement réduite, au lieu de fendre la galaxie, nous pourrons revenir en arrière. Le vaisseau traversera l’espace humain avant de continuer sa route vers le noyau galactique.
— Mais dans quel but ? demanda la Maîtresse.
— Afin de gagner du temps pour étudier cette technologie, madame.
Quelques capitaines se hasardèrent à acquiescer timidement.
Mais, pour une raison ou une autre, la Maîtresse ne parut pas convaincue. Elle se leva dans un craquement. Elle dominait ses subalternes. Durant un instant, elle ne réagit pas et tous l’observèrent en silence. Elle se détourna alors et contempla la surface de l’eau, le ressac sur le basalte. Son esprit vif et sans couleur essayait de distiller la meilleure des possibilités.
C’est alors que surgit une baleine.
C’était un petit rorqual modifié – une espèce très répandue sur les mondes terraformés – qui portait sur son dos énorme et sombre un enfant. Une fillette, à en juger par son apparence et son rire que relayait le vent. La Maîtresse demanda d’un ton mesuré :
— À qui est cette enfant ?
Dès la fin du conflit, les capitaines et l’équipage avaient engendré occasionnellement un descendant et implanté ainsi plus profondément leurs racines dans le vaisseau. Miocène se redressa, cligna des yeux dans les reflets de lumière sur l’eau et déclara :
— Je ne suis pas certaine de l’identité des parents. Mais elle habite à proximité. Je suis sûre de l’avoir déjà vue.
— Qu’on la capture et qu’on me l’amène.
Les capitaines sont des capitaines parce qu’ils peuvent accomplir n’importe quelle corvée et, généralement, sans trop protester. Mais la baleine et l’enfant s’avérèrent un problème difficile. La fillette ignora les ordres qu’elle entendit dans ses oreillettes. Quand elle vit approcher l’écumeur, elle partit d’un grand rire et fit plonger son amie. Elles se servirent de leurs branchies à hydrolyse pour respirer et rester hors de portée une heure durant.
On trouva finalement un parent qui convainquit sa fille de remonter à la surface. Là, elle fut prise, vêtue d’une robe trop grande ; on sécha ses longs cheveux noirs et on les coiffa avant de la ramener jusqu’au sommet du rocher.
La Maîtresse se leva et lui offrit son siège majestueux avant de s’installer sur un nœud de basalte. Son uniforme scintillait dans la lumière d’après-midi ; elle demanda d’un ton ferme et amical :
— Ma chérie, que faisais-tu sur le dos de cette baleine ?
— Je m’amusais, répondit la fillette.
— Mais nager est aussi un amusement. Tu sais nager, non ?
— Mieux que vous, madame, probablement.
La Maîtresse partit d’un grand rire et tous l’imitèrent. À l’exception de Miocène, qui assistait à l’interrogatoire avec une irritation grandissante.
— Tu préfères monter sur la baleine plutôt que nager, dit la Maîtresse. J’ai raison ?
— Quelquefois.
— Quand tu te serres contre ton amie, tu te sens en sécurité ?
— Oui, je le crois. C’est sûr.
« En sécurité ». Le mot était tellement important qu’il fallait le répéter. La Maîtresse le répéta donc quatre fois. Avant de regarder la fillette en souriant :
— Très bien. Je te remercie. Tu peux partir pour aller t’amuser, ma chérie.
— Oui, madame.
— À propos, comment t’appelles-tu ?
— Washen.
— Tu es une jolie petite femme, Washen. Je te remercie.
— Pourquoi ?
— Pour ton aide, bien sûr, ronronna la Maîtresse Capitaine. Qui m’a été absolument essentielle.
Tous les capitaines, intrigués, regardèrent la fillette s’éloigner avec cette démarche lente et prudente des enfants qui savent qu’on les observe. Mais avant que Washen ait disparu, Miocène proféra :
— Qu’est-ce que cela signifie, madame ?
— Vous le savez parfaitement. Les voyages interstellaires ne sont pas vraiment sûrs. (Un large sourire se dessina sur le visage doré de la Maîtresse.) Nos plus gros vaisseaux, les plus durables, peuvent être anéantis par un objet guère plus gros que mon poing.
Oui, bien sûr, c’était une certitude de toujours.
— Mais à bord de ce vaisseau immense, une passagère est parfaitement en sécurité. Aujourd’hui et à jamais, elle est protégée par des centaines de kilomètres d’hyperfibre à haut degré, des lasers et des boucliers, encadrée par les meilleurs capitaines qu’on puisse trouver.
Elle s’interrompit brièvement pour savourer cet instant dramatique, puis annonça en dominant le grondement du ressac :
— Nous allons faire payer le voyage à bord de ce grand vaisseau. Pour une croisière autour de la galaxie – une croisière sans égale – et chaque touriste suffisamment riche sera le bienvenu. Qu’il soit humain ou non et cela inclut les machines !
Il y eut une bourrasque soudaine. Le siège vide de la Maîtresse bascula sur le côté.
Une dizaine de capitaines se précipitèrent pour avoir le privilège de le redresser, alors que Miocène, qui savait y faire, s’avançait vers la Maîtresse et s’inclinait en souriant avant de lui déclarer :
— Quelle idée merveilleuse, belle et parfaite…, madame !


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