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L'Etoile du Matin, (extrait)
David Gemmell

Prologue

Ainsi, tu me connais ? Je m’en doutais un peu. Il est rare que des voyageurs viennent dans les Highlands au début de l’hiver. Qui es-tu – un érudit, un historien, les deux ? Je sais déjà que tu n’es pas un magiquien, et visiblement tu ne portes pas d’arme. Ah, un conteur ! Eh bien, il n’y a pas de honte à cela.
J’ai moi-même été conteur pendant soixante-huit ans. Oui, et un magiquien assez doué, également. Non, pas un grand magiquien. Mais je maîtrisais l’Œuf de Dragon. Peu de gens pouvaient y arriver correctement. Tu l’as déjà vu faire ? Bon, ce n’est peut-être plus aussi populaire que dans le temps. Moi, j’arrivais à faire sortir le dragon de l’œuf sans que la coquille tombe en poussière. D’abord, on voyait sortir la tête, et ensuite une magnifique petite aile. Puis, le dragon se dégageait entièrement et dévorait la coquille avec ses langues de feu. Cela demandait une grande concentration, pourtant je n’ai jamais réussi les écailles ; elles vacillaient toujours et disparaissaient.
Évidemment, aujourd’hui, je n’y arrive plus. Je n’ai presque plus de pouvoir.
Alors, quelles histoires souhaites-tu entendre ?
L’Étoile du Matin ? On sait déjà tout de lui – son courage, ses batailles, ses exploits. Il n’y a pas de faits nouveaux.
La vérité, dis-tu ? Ah, mais voilà qui est nouveau. Peut-être même unique. En quoi est-ce que la vérité pourrait t’intéresser ? À quoi te servirait-elle, conteur ? Tes auditeurs se moquent de la vérité. Ils n’en veulent pas et n’en ont jamais voulu. Ils veulent des héros, mon garçon. Des hommes extraordinaires, beaux et grands, des hommes d’honneur : les légendaires Highlanders. La vérité, ils la balaieraient de la table et l’écraseraient d’un coup de talon, comme un vulgaire cafard. Tu sais, la vérité n’est pas belle à voir.
Peu de gens encore en vie se souviennent de l’Étoile du Matin. Certains sont aveugles, d’autres séniles. Souffle son nom à leurs oreilles et tu les verras sourire. Tu verras la force gonfler à nouveau leurs membres. Là réside la vraie magiq.
Non, crois-moi, tu ne veux pas entendre la vérité. Et moi non plus.
Aimes-tu ma maison ? Elle a été construite il y a cinquante ans. Je voulais pouvoir regarder le soleil se lever au-dessus des lacs orientaux et voir les nouveaux pins grandir sur les flancs de la montagne. Mais par-dessus tout, je voulais une maison entourée d’arbres – des chênes, des hêtres et des ormes. C’est une maison simple. Enfin, selon tes critères, puisque tu es noble. Comment le sais-je ? Rien que tes bottes valent deux ans de salaire d’un ouvrier. Mais cette maison est confortable. J’ai trois serviteurs, et un fermier du coin me fournit toute la nourriture dont j’ai besoin. Il ne me fait pas payer, car son grand-père a combattu au côté de l’Étoile du Matin, et son père s’est assis une fois sur les genoux du grand homme.
Chaque année, lors de la fête des moissons, je chante pour gagner mon souper. Je me tiens en tête à la table du fermier et je parle des jours anciens. Est-ce que je leur dis la vérité ? D’une certaine façon. Ce que je leur raconte, c’est l’histoire telle que tout le monde la connaît. C’est rassurant ; cela les remplit de fierté. Il n’y a pas de mal à ça.
Mais la vérité ? C’est une dague empoisonnée, mon garçon.
Et pourtant, tu veux quand même l’entendre…
Non, je ne parlerai pas de ces jours. Tu peux passer la nuit ici et te joindre à moi pour le petit déjeuner. Et puis tu partiras.
Ne sois pas déçu. Je fais preuve de bonté à ton égard, même si tu ne peux pas le comprendre. Tu vois, le monde entier a entendu parler de l’Étoile du Matin. Il vit dans le cœur et dans l’âme du peuple.
Tu connais cette litanie :

Il est la lumière renaissante
Que l’ombre craint ; quand
La nuit descendra sur nous,
Il ne sera pas loin.

Si j’y crois ? Évidemment. C’est moi qui l’ai écrite.

Minuit. L’heure des souvenirs. Mon visiteur est dans son lit, la déception voilée par le sommeil et les rêves des jeunes. Des bûches brûlent derrière moi, remplissant la pièce de chaleur et d’une luminosité dorée. Des ombres oscillent contre les chevrons comme de vieux fantômes.
Cela me demande un effort, mais j’ouvre les carreaux, faisant tomber la neige du rebord de la fenêtre. Les doigts froids et squelettiques de l’hiver foncent sur moi, glissant dans un souffle contre ma chemise. Je frissonne et contemple le paysage qui s’étend des gorges sombres jusqu’aux lacs glacés et aux montagnes au-delà.
Des pics couverts de neige se découpent contre la lune. J’arrive à peine à discerner les arbres dans leur manteau d’hiver cotonneux. Et il y a une sorte de brume – une brume des Highlands – qui s’étire dans le lointain, recouvrant les ravins givrés et les pics silencieux.
En avant, les Highlands ! Aujourd’hui, les gens ont oublié que j’étais un Angostin. À soixante-huit ans, ils me traitent comme si j’étais issu de la vieille noblesse. Et moi, de mon côté, j’ai appris toutes leurs coutumes : la danse des épées, la bénédiction du chêne, la main tailladée de la fraternité. Durant les fêtes, je porte toujours le manteau de guerre du clan Raubert qui m’a été donné par Raubert lui-même, il y a dix ans.
Parfois je me demande ce que ma famille penserait de moi, au cas où il resterait des membres en vie pour me voir. Il n’y a pas de danse des épées chez les Angostins. Mes compatriotes méridionaux sont tellement sérieux, qu’ils n’excellent qu’à la guerre et dans la construction de monstrueuses forteresses de pierres grises. Un peuple austère, les Angostins, facilement dérangé par les chants et les rires.
Quelque part, un loup vient de pousser un hurlement. Je ne peux pas le voir de là où je suis.
La vérité. Comment pourrais-je seulement commencer à la dire ? Pourtant, je ressens en moi le besoin de parler, de laisser la vérité s’envoler dans les airs. Il y a un grand fauteuil près de l’âtre, tapissé d’un cuir doux ; j’y suis resté calfeutré de longues heures, la tête posée sur ses coussins ronds. Aujourd’hui, il est vide. Mais je vais utiliser ce qu’il me reste de pouvoir pour y façonner un auditeur. Je vais créer un fantôme du futur. Il entendra la véritable histoire de l’Étoile du Matin.
Je n’agite pas mes mains. Je n’incante aucune formule magique. Tout cela n’est bon que pour les veillées dans des tavernes, pour divertir les crédules. Ils aiment bien voir un magiquien faire des tours. Mais là, il ne s’agit pas d’un tour, je n’ai simplement qu’à me concentrer.
Le voilà assis, sculpté dans la lumière, modelé de magiq, muet et passif. Je lui ai donné un visage intelligent avec des yeux verts perçants, comme le jeune noble qui dort dans la chambre d’amis en haut. Et je l’ai fait jeune, car ce sont les jeunes qui forgent les lendemains ; les vieux et les gens fatigués, eux, déforment les « aujourd’hui » – ils les empêchent de se développer, ils les contiennent, pour les rendre plus sûrs. Le voilà assis, passif, fantomatique et transparent. Autrefois j’aurais pu l’habiller de pourpre, et quiconque l’aurait aperçu se serait extasié devant sa beauté. Mais il se modifie déjà, et se brouille. C’est à ça, je pense, que doit ressembler un fantôme.
Où dois-je commencer, esprit ? Que souhaites-tu entendre ?
Évidemment, il ne répond pas, mais je sais à quoi il penserait s’il en était capable.
Commence par le début, conteur. Où commencer si ce n’est à Ziraccu ?


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