Le meilleur de la fantasy regroupé dans une sélection. Un prix pour les gouverner tous. Voilà ce qu’est le prix Hellfest Inferno en quelques mots. Des livres exceptionnels, des pépites littéraires, mais malheureusement il faut faire un choix… Personne n’est parfait et ne connaît la sélection comme sa poche !

À travers les vastes territoires contrôlés par le Syndicat Négociant d’Archefer, rien n’est plus prisé que le sang des dracs, donnant d’immenses pouvoirs à de rares élus. Mais les lignées de dracs s’affaiblissent et l’équilibre du monde est menacé. On raconte que seuls les pouvoirs du drac-Argent, plus puissants que tous les autres, pourraient le rétablir. Afin de débusquer cette créature légendaire, le Protectorat enrôle Claydon Torcreek, un voleur aux facultés secrètes. Pour sa mission en territoire ennemi, il recevra l’aide d’une vénéneuse espionne et d’un intrépide officier, lors d’un tumultueux périple aux confins des mers. Tous trois devront lutter contre le déclin de l’empire… ou disparaître avec lui.

 

C’est noir, brutal et violent (c’est tout ce que j’aime !).

Un héros dark, un univers proche du steampunk, des pirates, des conflits religieux. Tout ce qu’il faut pour en faire un page-turner !


 

Anthony Ryan écrit de tout : Fantasy, science-fiction et essais. Diplômé en histoire, il a travaillé comme chercheur à Londres avant de consacrer son temps à l’écriture, grâce au succès immédiat de Blood Song.

Sur les traces de David Gemmell et Patrick Rothfuss, l’auteur nous embarque dans une épopée flamboyante et lyrique, emmenée par un héros inoubliable.

Un magnifique roman d’apprentissage, mêlant héroïsme et magie, qui laissera certainement sa marque sur le genre de la Fantasy moderne.

Et comme j’aime vous régaler, profitez-en pour découvrir une interview que l’on avait réalisé lors de la sortie de La Voie du Sang


 
Quel plaisir de retrouver l’imaginaire et le style de l’auteur de Blood Song ! Cette fois Ryan nous entraîne dans un univers qui mélange les mythes et la technologie, peuplé de dragons légendaires dont le sang recèle des propriétés fabuleuses. Si on arrive à les attraper avant de se faire carboniser…
L’écriture hyper visuelle et l’inventivité de Ryan font merveille dans cette toute nouvelle série, dont l’auteur termine l’écriture du troisième tome en ce moment. Des heures d’évasion en perspective !

Hania


L’illustration de la couverture est signée Jaime JONES. Il a aussi travaillé sur des jeux ou des films pour le compte de Warner Bros, 20th Century Fox, Disney, Paramount, Blizzard, National Geographic et bien d’autres.

 
 
 

Envie de découvrir les premières pages ?

M. Redsel vint la trouver à la proue peu après le coucher du soleil. Elle avait pris l’habitude de s’attarder ici dans la soirée, quand le temps le permettait, afin de s’enivrer du spectacle des étoiles et des lunes, de frémir au contact de la brise du large sur sa peau et de se bercer du clapotement régulier des roues jumelles de l’Avantage-Mutuel. Leur cadence avait ralenti, ce soir-là, le capitaine réduisant la vitesse à l’approche des îles Barrière et de leurs écueils cachés. Dès le lendemain matin, les courants bouillonnants du Détroit les envelopperaient et les pales frapperaient l’eau à pleine puissance, mais pour l’heure il leur fallait observer une allure tempérée et suivre à la lettre les indications des cartes et boussoles de bord.

Elle ne se retourna pas à l’approche de M. Redsel, dont elle percevait pourtant le pas lourd par-dessus le bruissement des aubes, et garda les yeux levés vers les lunes visibles, Serphia et Morvia, tout en regrettant l’absence de leur sœur aux dimensions plus imposantes. Elle avait toujours aimé contempler la grande Nelphia, avec ses myriades de montagnes et de vallées, dont la surface exempte de cratères jurait tant avec les reliefs grêlés et couturés de ses homologues. « La marque d’une activité tellurique encore récente, d’après son père. Mais un monde éteint malgré tout. »

— Miss Lethridge, dit M. Redsel en venant se poster derrière elle.

Elle n’eut pas besoin de tourner la tête pour savoir qu’il avait conservé une certaine distance, en vertu des convenances. L’examen prudent auquel elle l’avait soumis tout au long du périple l’avait convaincue qu’il jouissait d’une expérience suffisante pour éviter toute maladresse à ce stade crucial de sa manœuvre d’approche.

— Je vous trouve égarée dans les murmures de la nuit, semble-t-il.

Du Marsal, releva-t-elle intérieurement. Il attaque par une citation. Quelque peu banale, mais suffisamment obscure pour donner l’impression d’une formation de lettré.

— Monsieur Redsel, répliqua-t-elle en colorant sa voix d’une nuance bienveillante. Dois-je en conclure que les cartes ne vous ont pas été favorables ?

Les autres passagers passaient leurs soirées à s’abrutir en divertissements variés, avec une préférence marquée pour les parties de cartes et les récitals amateurs sur le vieux pianola installé dans leur salon somptueux, quoique légèrement étriqué. La plupart évitaient soigneusement la jeune femme et limitaient leurs échanges à de menues conversations. Le statut d’Actionnaire avait ses avantages, et aucun d’entre eux ne faisait montre du rang ou de l’effronterie nécessaires pour lui imposer sa présence outre mesure. M. Redsel, cependant, s’était montré bien plus prévenant que ses congénères, tout en repoussant jusqu’à ce soir des avances qu’elle savait inévitables depuis son embarquement à Feros.

— Le Jack-en-Deuil n’a jamais eu ma préférence, répondit-il. Miss Montis m’a délesté d’une bonne dizaine de titres avant que j’aie la présence d’esprit de m’excuser.

Elle choisit de laisser le silence s’installer quelques secondes avant de lui faire face, espérant ainsi piquer son orgueil et précipiter son entreprise de séduction. Mais M. Redsel, faisant preuve d’un sang-froid certain, demeura de marbre, même si sa décision de sortir de son veston un étui à cigarillo trahissait un léger mouvement d’impatience.

— Je vous remercie, dit-elle comme il lui tendait l’étui ouvert, dans lequel elle se servit non sans déplaisir.

— Du tabac dalcien, rien que ça, ajouta-t-elle en faisant rouler le cigarillo sur sa lèvre supérieure pour en humer l’arôme.

— Les autres variétés me font l’effet d’un piètre substitut.

Il gratta une allumette et se pencha vers elle. Le cigarillo entre ses lèvres, elle aspira la flamme dans la feuille enroulée et libéra une bouffée de fumée dense. Un amateur en aurait profité pour faire durer cette promiscuité fugitive, peut-être même tenter de voler un baiser, mais M. Redsel savait ce qu’il faisait.

— Chacun devrait céder à ses passions, dans la mesure du possible, dit-il en reculant d’un pas pour allumer son propre cigarillo.

D’une pichenette, il projeta l’allumette rougeoyante dans les ténèbres qui dominaient derrière le bastingage.

— Vous ne croyez pas ? ajouta-t-il.

Elle haussa les épaules, resserra son châle autour de son cou et répondit :

— J’avais un professeur, jadis, pour qui la moindre incartade était synonyme de faiblesse. « Rappelez-vous, mes enfants, que le chemin qui mène à l’Actionnariat est pavé de pondération, non de batifolage. »

 

Il s’agissait d’une véritable anecdote et le souvenir du visage austère de Madame Bondersil lui arracha un sourire. J’ai hâte de vous revoir, Madame, songea-t-elle en jetant un coup d’œil aux reflets miroitants des deux lunes sur les flots obscurcis. Si jamais je survis à cette nuit.

— Vous avez manifestement appliqué ce principe avec soin, dit M. Redsel.

Enhardi par l’évocation des études de son interlocutrice, le jeune homme laissa son regard errer sur son corsage où, à travers la soie fine du châle, perçait l’éclat de la broche des Actionnaires.

— Si jeune et déjà Actionnaire… Peu d’entre nous peuvent espérer s’élever si haut en si peu de temps.

— Diligence et bonne fortune font souvent bon ménage, dit-elle en tirant légèrement sur son cigarillo, dont elle éprouva le goût sur sa langue.

Du dalcien de haute qualité, rien de plus, songea-t-elle. Au moins, il ne tente pas de m’empoisonner.

— J’aurais pourtant juré qu’un tel parcours vous laisserait indifférent, reprit-elle. Car vous êtes Indépendant, je me trompe ?

— En effet. Se tient devant vous le seul et unique membre de mon syndicat. (Il se fendit d’une révérence goguenarde.) Suite à l’exécution de mon précédent contrat, j’ai jugé opportun de consacrer mes récents bénéfices à l’exploration de cette contrée qui, en nous inondant de tant de richesses, a fait de nous ses esclaves.

Une nouvelle citation, de Bidrosin cette fois-ci. Il l’avait déclamée avec suffisamment d’ironie pour suggérer son mépris des théories extrémistes de la philosophe corvantine.

— Vous n’avez donc jamais vu l’Arradsie ? demanda-t-elle.

— Une lacune de taille que je m’apprête à combler. En revanche, ce continent ne semble avoir aucun secret pour vous.

— Je suis née à Feros, mais j’ai étudié à Port-Lestampe, et j’ai eu l’occasion de voyager dans le Cœur avant que le Conseil me convie au Siège.

— Alors servez-moi de guide. (Il esquissa un sourire et s’accouda au bastingage.) Je crois savoir qu’un alignement est prévu pour les prochains mois, et l’on raconte que l’Arradsie offre les plus beaux panoramas.

— Monsieur serait donc astronome ? lâcha-t-elle d’une voix empreinte d’un scepticisme narquois, avant de venir se camper près de lui.

— Oh ! si peu. J’apprécie simplement le spectacle de la beauté, dit-il en levant les yeux vers les astres. Pouvoir assister, ne serait-ce qu’un instant, à la concordance des trois lunes et des planètes au-delà… voilà un tableau que je chérirais bien des années durant.

Où l’ont-ils donc dégotté, celui-là ? se demanda-t-elle en étudiant son profil. Des traits taillés à la serpe, mais pas burinés pour autant ; une présence séduisante, sans une once de nonchalance ; un esprit vif, mais dépourvu d’arrogance. À croire qu’ils l’ont élevé en laboratoire.

— Port-Lestampe accueille un observatoire doté d’un équipement de pointe, dit-elle. J’y ai mes entrées, si cela peut vous intéresser.

— Vous êtes bien aimable. (Il s’interrompit et son front se creusa d’un pli réticent.) Pardonnez-moi de vous poser cette question, miss Lethridge, mais la curiosité a toujours été l’un de mes travers. Vous êtes bien la petite-fille de Darus Lethridge, n’est-ce pas ?

Habile, pensa-t-elle. En abordant un sujet si sensible, il prend le risque de m’offenser afin de renforcer notre intimité naissante. Elle soupira, faisant naître une fine corolle de fumée bientôt emportée par la brise.

— Et voilà qu’un nouvel admirateur du grand homme sort du bois, déclara-t-elle en s’éloignant du bastingage pour faire volte-face. Je ne l’ai jamais connu, monsieur, il est mort avant ma naissance. Par conséquent, je ne puis vous fournir la moindre anecdote. Bonne nuit à vous.

— Je n’ai que faire des anecdotes.

Sa voix, soigneusement modulée, se parait d’une certaine insistance et il vint se poster face à elle, en observant toutefois une distance convenable.

— Et je tiens à m’excuser si j’ai pu, bien malgré moi, vous offenser. Voyez-vous, j’aurais besoin d’une opinion concernant une récente acquisition.

Elle croisa les bras, le cigarillo suspendu entre ses lèvres, et haussa un sourcil intrigué.

— Une acquisition, dites-vous ?

— Oui. Des esquisses mécaniques tracées de la main même de votre grand-père, si j’en crois le vendeur. Toutefois, j’avoue nourrir quelques doutes.

La perplexité dans laquelle le plongea son subit éclat de rire ravit la jeune femme.

— Un syndicat d’un seul homme, dit-elle en secouant la tête. Est-ce là donc votre domaine d’activité ? L’achat de dessins ?

— Et leur revente, oui. Mais je ne m’en tiens pas aux dessins. Je m’intéresse à toutes sortes d’œuvres d’art et d’antiquités authentiques, le maître mot étant évidemment « authentiques ».

— Et seul mon œil expert de petite-fille saurait… authentifier ces documents, c’est bien cela ?

— Je pensais que vous pourriez reconnaître son écriture, sa graphie… (Il laissa sa phrase en suspens, l’air penaud.) Une idée stupide, je m’en rends compte à présent. Pardonnez cette intrusion et désolé si j’ai pu vous froisser.

Il courba la tête en signe de respectueuse componction et tourna les talons. Elle le laissa parcourir une bonne dizaine de pas avant de poser la question tant attendue :

— De quelle machine s’agit-il ?

Il se figea en pleine foulée et se retourna lentement, le front barré d’un pli de surprise savamment étudié.

— Eh bien, de la seule qui importe vraiment.

En écho à sa réponse, il désigna les roues à aubes qui tournaient au ralenti et le toit de la timonerie, d’où s’élevaient les cheminées jumelles permettant d’évacuer le surplus de vapeur dans les nuées.

— Le moteur thermoplasmique, murmura-t-elle.

Il avait réussi à piquer sa curiosité, bien malgré elle. Jusqu’où sont-ils allés pour élaborer ce piège ?

— Le grand coucou, rien que ça, ajouta-t-elle d’une voix plus ferme. Quelle version ?

— La toute première, répondit-il. Du moins, je l’espère. Je vous la présenterai avec grand plaisir dès demain, si vous…

— Oh que non. (Elle le rattrapa prestement, passa un bras sous le sien et l’entraîna en direction des cabines.) La curiosité est un travers que je partage avec vous. Et une fois attisée, il me faut l’assouvir au plus vite.

 

Aurais-je batifolé ? s’interrogea-t-elle quelques heures plus tard au côté d’un M. Redsel assoupi, plongé dans un sommeil apparemment satisfait. Elle parcourut du regard le torse de son amant, s’attardant un instant sur les muscles fermes de son ventre, lustrés par la sueur née de leurs ébats. Comme elle s’y attendait, il était aussi versé dans les arts de la chair que dans le reste. Je doute fort que Madame eût approuvé ce choix tactique précis.

Cette pensée fit naître un petit sourire sur ses lèvres tandis qu’elle se glissait hors du lit. Elle mit quelques secondes à retrouver son corsage sur le sol encombré de vêtements, puis gagna le buffet au sommet duquel M. Redsel avait déployé les esquisses à leur entrée dans la cabine. D’un baiser, elle avait interrompu sa description aussi inventive qu’appliquée de leurs origines. La surprise du jeune homme l’avait fort réjouie, tout comme l’étreinte qui avait suivi. À Feros, elle avait naguère entretenu une relation avec un officier du Protectorat d’Archefer pourvu de trois principales qualités : un goût marqué pour la discrétion, une épouse éloignée de l’autre côté de l’océan et, par suite, un désintérêt absolu pour toute sorte d’engagement. Mais le commandant Pinefeld avait été affecté à un poste lointain quelques mois plus tôt, ce qui avait sans doute influencé l’issue de cette soirée. Cependant, ce « batifolage » lui avait permis de lever les quelques doutes qui subsistaient quant aux intentions de ce cher M. Redsel.

Elle l’avait percé à jour alors qu’il était sur le point d’atteindre l’orgasme, son visage suspendu au-dessus du sien. La lueur implacable qui éclairait son regard en cet instant avait dévoilé sa vraie nature. Les yeux plongés dans les siens, elle l’avait attiré contre elle à mesure qu’il accélérait ses coups de boutoir, produisant les gémissements requis aux moments appropriés, comme pour lui accorder, le temps d’une étreinte, l’illusion d’une victoire. Elle avait l’impression de lui devoir quelque chose. Il s’était montré, après tout, extrêmement performant.

La lumière des deux lunes filtrait à travers le hublot ouvert, dispensant assez de clarté pour autoriser une consultation sereine des documents. Ils étaient au nombre de trois, leur papier légèrement bruni et leurs contours quelque peu fanés, mais les cotes de l’invention qui avait révolutionné le monde restaient parfaitement lisibles. Les mots « Turbine à locomotion plasmique » s’étalaient au sommet du premier feuillet, rédigés en pattes de mouche dont la graphie fiévreuse évoquait l’excitation d’une idée encore fraîche. La même main fébrile avait inscrit la date 36/04/112 dans le coin inférieur droit. L’imprécision du texte, cependant, opposait un saisissant contraste au schéma de la machine elle-même. Chaque tube, chaque obturateur et chaque valve y apparaissait dans ses moindres détails, leurs ombres hachurées avec la précision maniaque d’un ingénieur hautement qualifié.

Elle reporta ensuite son attention sur le second feuillet, qui affichait la même qualité d’exécution. L’appareil y apparaissait cette fois-ci sous son intitulé moderne de « Moteur à locomotion thermoplasmique » et ajoutait au modèle initial plusieurs perfectionnements. Celui-ci était daté du 12/05/112 et son voisin, qui comportait une illustration tout aussi impressionnante de la version finale de la machine, datait du 26/07/112. Deux jours avant le dépôt du brevet, se souvint-elle, son regard s’arrêtant sur le coin supérieur droit de chaque feuille, orné d’un monogramme à l’écriture fine et familière : DL.

— Alors, qu’en dites-vous ?

Elle se détourna du buffet et trouva M. Redsel assis sur sa couche, les yeux grands ouverts. Une lueur tamisée emplit la cabine lorsqu’il alluma la lampe à huile fixée au-dessus de son lit. Il arborait l’expression tendre d’un homme prêt à embarquer sur les flots de la passion amoureuse, son visage un mélange de langueur et d’exaltation. Un acteur au jeu parfait, songea-t-elle à nouveau, non sans une pointe de regret.

— Je crains, monsieur, dit-elle en levant son corsage pour en extraire la fiole de produit enfouie dans la dentelle, que nous ayons d’autres sujets à aborder.

Elle perçut un petit cliquetis et vit la main de Redsel émerger des draps, un petit revolver serré dans son poing. Elle en reconnut la marque quand il en pointa le canon sur son front : un Tulsome 5,4 mm à six chambres, plus généralement connu sous le nom de « salière du joueur » en raison de la ressemblance du barillet avec l’ustensile de cuisine en question et de son usage répandu au sein de la vaste communauté des joueurs de cartes professionnels. Un petit calibre, certes, mais extrêmement fiable et mortel entre des mains expertes.

L’apparition de l’arme à feu n’arracha à la jeune femme qu’un léger haussement de sourcil. Dans le même temps, elle repoussa d’une pression du pouce le bouchon en verre de sa fiole et porta cette dernière à ses lèvres. Il s’agissait de son flacon d’urgence, un mélange issu des recoins les plus secrets du laboratoire d’Archefer. L’association réussie de différents types de produits n’était pas à la portée de la plupart des récoltants, en ce qu’elle exigeait une manipulation patiente et minutieuse des extraits au niveau moléculaire, ainsi que l’application réfléchie de liants synthétiques de haute volée. Un tel degré de précision nécessitait de puissants magnascopes, une autre invention que le monde devait à sa famille.

— Ne faites pas ça ! l’avertit-il en bondissant hors du lit.

Il brandissait son revolver à bout de bras, désormais, et sa voix comme son regard trahissaient une détermination sans faille.

— Je n’ai aucune envie de…

Elle engloutit le contenu de la fiole et il pressa la détente dans la seconde qui suivit, le revolver émettant l’abrupt cliquetis d’un chien frappant une chambre vide. Après un bref instant d’hésitation, il s’élança vers elle, inversa sa prise sur l’arme à feu et tenta de lui décocher un coup à la tempe. Le composé ingéré laissa sur sa langue un goût amer et mordant avant de dévaler sa gorge en feu, charriant dans son organisme une vague de sensations familières. Soixante-dix pour cent de Sinople, vingt de Sable et dix de Gueules. Elle en appela au Sinople et son bras se leva dans un geste fulgurant, sa main saisissant le poignet adverse à trois centimètres de sa tempe, d’une poigne ferme mais cependant assez lâche pour éviter de marquer sa chair ou broyer ses os. Un hématome trop voyant risquait de soulever des questions.

Comme il ramenait son autre bras en arrière pour lui assener un coup de poing — une frappe mortelle, à en juger par la configuration de ses phalanges –, elle convoqua le pouvoir du Sable et le figea sur place. Un frémissement parcourut le corps du jeune homme qui, les mâchoires comprimées, tentait vainement de lutter contre son emprise, sa langue s’agitant derrière ses dents serrées pour la maudire ou l’implorer. Elle le repoussa de quelques pas, sans pour autant lâcher son poignet, et le tint en équilibre au-dessus du lit. Le Sable commençait déjà à faiblir, elle ne disposait que de quelques secondes.

— Le nom de votre contact à Port-Lestampe, l’interrogea-t-elle en relâchant suffisamment son joug pour lui permettre d’ouvrir la bouche.

— Vous…, hoqueta-t-il entre deux goulées d’air, … commettez… une erreur…

— Au contraire, monsieur.

Elle gagna le buffet et s’empara d’une petite sacoche en cuir dissimulée derrière le meuble. Elle en défit les lanières, révélant les quatre flacons alignés à l’intérieur.

— Votre erreur à vous fut de ne pas cacher ceci avec plus de rigueur. Il ne m’a fallu que quelques instants pour la trouver lorsque j’ai fouillé votre cabine, hier, et à peine plus pour découvrir votre salière.

La tête de biais, elle le soumit à un rapide examen, profitant du Sable pour faire pivoter son corps dénudé. Aucune trace du Signe. Pas même sous la plante de ses pieds.

— Vous n’êtes pas du Cadre, dit-elle. Seulement un mercenaire. Ainsi, l’Empire corvantin a cru bon d’envoyer à mes trousses un Sang-béni non immatriculé. J’ai connu les agents de l’Empereur plus avisés. Par ailleurs, je dois avouer, monsieur, me sentir quelque peu insultée. Quelles sortes de proies traquez-vous d’habitude, je me le demande ? Des veuves fortunées et des héritières à la cervelle de moineau ?

— Je n’ai pas… été envoyé… pour vous tuer…

— Mais je n’en doute pas, monsieur Redsel. Notre passion naissante, assurément promise à un bel avenir à Port-Lestampe, vous aurait offert toutes les informations dont vos employeurs pouvaient rêver, justifiant ainsi vos honoraires et bien plus encore.

À ces mots, les traits du jeune homme s’affaissèrent en une expression résignée. Elle éprouva d’ailleurs une certaine admiration pour lui en constatant qu’il ne comptait plus l’implorer. À la place, il lui posa une question :

— Comment… me suis-je… trahi ?

— Je vous appréciais trop. (Elle étouffa la pointe de sympathie qu’il lui inspirait et affermit sa prise sur son poignet.) Mercenaire ou pas, vous et moi exerçons le même métier. Par solidarité professionnelle, je n’ai dès lors aucune envie de vous voir souffrir. Je vais donc vous reposer ma question et je vous conseille fortement d’y répondre : qui est votre contact à Port-Lestampe ?

De son visage presque entièrement paralysé, seules ses lèvres retroussées purent exprimer une quelconque émotion lorsqu’il répondit :

— Ils… devaient… m’approcher… Je n’ai… aucun nom… à vous… donner…

— Un nom de code, alors.

— Grand-Amour.

En dépit des circonstances, elle ne put réprimer un petit reniflement amusé.

— Un mot de passe on ne peut plus approprié.

Elle pouvait sentir le Sable refluer, à présent, et sa brûlure incendiaire s’intensifier à mesure qu’il se dispersait dans son système sanguin.

— Oh ! et si ça peut vous intéresser, dit-elle avec un coup de menton en direction des dessins, ce sont des faux. Mon grand-père n’a jamais employé que le calendrier mandinorien. En outre, ses mains ont souffert d’arthrite pendant le plus clair de sa vie, un fait qu’il a pris soin de dissimuler par fierté et vanité.

Les lèvres du jeune homme se tordirent en une parodie de sourire, à moins qu’il s’agisse d’une nouvelle grimace, au moment même où elle arrêtait son cœur avec le résidu de Sable. M. Redsel convulsa, suspendu en l’air pendant quelques secondes avant de s’effondrer sur le lit, son corps finement sculpté désormais inerte et sans vie.

L’officier en second vint la trouver au petit déjeuner. Empreint d’une gravité toute protocolaire, il lui annonça la triste nouvelle du décès de M. Redsel.

— Quelle horreur ! s’exclama-t-elle en délaissant sa tartine pour s’accorder une roborative gorgée de thé. Une crise cardiaque, dites-vous ?

— C’est ce qu’a conclu le médecin de bord, miss. Peu courant chez un homme de son âge, mais apparemment pas impossible.

Un membre d’équipage les ayant vus converser à la proue, l’officier en second se devait de lui poser quelques questions. Comme elle l’avait prévu, cependant, il ne poussa pas l’interrogatoire trop loin ; elle avait déclaré tout ignorer du trépas aussi prématuré que malheureux de M. Redsel et aucun employé du Syndicat de quelque intelligence n’aurait osé remettre en doute la parole d’une Actionnaire.

Une fois l’officier parti, elle poursuivit son petit déjeuner, mais perdit bientôt l’appétit quand la rumeur de la disparition du fringant passager atteignit une table voisine, où elle provoqua un regrettable esclandre. Une violente crise de nerfs s’était en effet emparée de Mme Jackmore, une plantureuse matrone d’environ quarante ans qui semblait sur le point d’étouffer, secouée de spasmes entrecoupés de larmes, tandis que son époux — un Responsable Régional d’un âge bien plus avancé — l’observait en silence, transi de honte et l’air blafard. Leur domestique finit par évacuer la femme du réfectoire, sans que cessent pour autant ses jérémiades. Les autres passagers s’efforcèrent de dissimuler leur consternation ou leur amusement le temps que M. Jackmore achève d’engloutir avec une détermination stoïque son lard, ses œufs et ses tartines.

Vous n’avez pas pu résister à une petite saillie d’entraînement, hein ? lança-t-elle au spectre de M. Redsel en quittant sa table, sans finir son petit déjeuner. Et moi qui commençais tout juste à regretter mon acte. À présent, je pense pouvoir l’archiver dans le dossier des Remords Justifiés.

Elle gagna sa cabine pour y récupérer les esquisses, puis se rendit à la proue une fois encore. Le tempo des pales avait triplé à présent qu’ils naviguaient dans le Détroit, le Sang-béni de la salle des machines ayant probablement bu et dépensé au moins deux fioles pleines de Gueules afin d’alimenter les turbines à leur plein régime. Il s’agissait de sa troisième traversée du Détroit et le spectacle de ses eaux troublées la mettait immanquablement mal à l’aise ; l’absence de vagues étonnait à tant de milles de la première côte, tandis que les tourbillons incessants qui troublaient la surface de l’eau conféraient aux flots du chenal un caractère irréel. Ce tableau fantastique lui apparaissait comme l’écho visuel de l’incommensurable cataclysme qui, deux siècles plus tôt, avait foré cette gigantesque passe au cœur des îles Barrière.

Elle leva les dessins afin de les inspecter une toute dernière fois. Quel dommage de devoir s’en débarrasser, ils étaient si bien exécutés. Mais M. Redsel, tout à ses efforts pour se forger une identité, avait pu laisser des traces et, contrefaçons ou non, la simple existence de ces documents risquait d’attirer sur elle une attention indésirable. Elle aurait pu les laisser dans sa cabine, mais cela n’aurait pas manqué de soulever de nouvelles questions quant à la présence sur le même navire de la petite-fille de leur auteur. Elle gratta une allumette et la porta au coin de chacune des feuilles, laissant les flammes les consumer aux deux tiers avant de les offrir à la mer.

Je crois avoir omis de vous indiquer la plus flagrante erreur de votre faussaire, M.Redsel, ajouta-t-elle intérieurement en regardant les cendres noircies s’abîmer dans le sillage écumeux des roues à aubes. Une erreur qu’il ne pouvait évidemment pas suspecter. Car voyez-vous, c’est en réalité mon père qui a eu l’intuition du grand coucou, alors qu’il n’avait que quinze ans, avant que mon grand-père s’en attribue la paternité. Le véritable responsable de cette ère de merveilles n’est autre que mon géniteur, un homme au génie singulier qui peut à peine s’offrir l’encre de ses brevets.

À cette pensée, elle se remémora son dernier entretien avec son père. La veille de son départ de Feros, elle s’était rendue dans son atelier, où elle l’avait trouvé entouré de ses multiples inventions, les mains noires de graisse et ses lorgnons perchés sur le nez. La capacité de ce binocle à conserver son équilibre sur l’arête précaire de son appendice ne cessait jamais de l’étonner. Au vu de l’énergie incroyable qu’il déployait en toutes choses, leur stabilité tenait du miracle ; et pourtant, jamais elle n’avait vu ses lunettes ne serait-ce que flancher. Elle chérissait ce souvenir, en dépit des mots durs qu’ils avaient échangés. « Tu travailles pour un ramassis de canailles », lui avait-il lancé, sans quitter des yeux les rouages de sa dernière création. « Des voleurs qui t’ont délestée de tes privilèges de naissance. »

« Vraiment, Père ? lui avait-elle rétorqué. J’ai toujours cru devoir cela à mon grand-père, pourtant expert en la matière. »

Au fil des semaines qui avaient suivi, elle avait amèrement regretté ses paroles et le voile affligé qui avait obscurci les traits de son père en cet instant. Ce souvenir en appela un autre, celui de ce Tirage-au-Sang fatidique au cours duquel la pipette du récoltant avait déposé une infime goutte de produit sur sa main. À la différence des autres enfants qui reniflaient ou braillaient de douleur alentour, elle n’avait rien senti, ni brûlure ni souffrance d’aucune sorte. Elle n’avait jamais vu son père triste auparavant et s’était demandé pourquoi il ne souriait pas lorsqu’elle avait levé sa main, parfaitement indemne à l’exception d’une petite tache laiteuse sur sa paume. « Regardez, Père, ça ne m’a pas fait mal ! Regardez, regardez ! »

Elle refoula ce souvenir et tourna son attention sur les flots, une fois encore. Le Détroit se resserrait au sud et les îles Barrière piquetaient l’horizon comme autant de mouchetures verdâtres, ce qui signifiait que Port-Lestampe ne se trouvait désormais plus qu’à deux jours de voyage. Port-Lestampe, songea-t-elle, le visage fendu d’un sourire matois. Où m’attend le Grand-Amour.


 

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