Propos recueillis par Paul Herbert

A l'occasion de la sortie du Dictionnaire Tolkien, écrit sous sa direction, nous avons pu retrouver Vincent Ferré dans nos bureaux. C'était l'occasion pour nous de poser toutes nos questions sur Tolkien à l'un des plus grands spécialistes de l'auteur qui est aussi le co-commissaire de l'exposition  « Tolkien, voyage en Terre du Milieu » (à découvrir à la BNF jusqu'au 16 février) et le codirecteur du catalogue qui lui est associée.

 

Le Dictionnaire Tolkien, qu’est-ce que c’est ?

Le Dictionnaire Tolkien, si l’on veut, c’est tout Tolkien en deux tomes : les personnages, les peuples, les lieux, les livres, les thèmes qui traversent toute son œuvre et aussi des notices qui présentent sa vie, son enfance, sa jeunesse, sa famille.

 

Pourquoi un Dictionnaire Tolkien et pourquoi maintenant ?

Un Dictionnaire Tolkien, tout simplement pour parler de Tolkien à plusieurs voix. J'ai publié plusieurs livres sur Tolkien en mon nom propre (dont Sur les rivages de la Terre du Milieu et Lire Tolkien) et j'avais envie de rassembler dans une communauté quelques dizaines de personnes qui écrivent sur Tolkien depuis longtemps, parfois comme universitaires, parfois comme lecteurs, pour aborder le plus de sujets possibles avec le plus de points de vue différents et pour bénéficier aussi du regard de personnes qui viennent du cinéma, des jeux vidéo et d'autres domaines qui n'ont pas à voir avec l'université : pour aborder Tolkien avec une vision qui ne soit pas monolithique.

 

On peut dire que le premier amour de Tolkien, avant la création d’un univers ou l’écriture d’histoire, c’est la langue, ou plutôt, les langues dans leur multiplicité : est-ce que justement c’est cet amour de la langue qui rend absolument nécessaire l’écriture d’un Dictionnaire Tolkien pour enfin avoir les clés de son univers ?

Le dictionnaire est une forme qui permet de parcourir l’œuvre de Tolkien dans tous les sens comme un labyrinthe en passant d'une entrée à une autre, d'un mot à un autre par des réseaux, par des associations d'idées : on retrouve un objet bien connu de Tolkien qui a participé à l'écriture du dictionnaire d'Oxford (Oxford English Dictionary) quand il est rentré de la guerre. Tolkien était un amoureux des mots, un philologue à l'université d'Oxford : éditer des manuscrits médiévaux, enseigner la langue et la littérature médiévale anglaise et européenne était son métier. Le dictionnaire est une manière aussi de rendre hommage à l’œuvre d'un homme amoureux des mots.

 

Il y a une citation de Tolkien dans l’entrée verbe qui dit « Les langues et les noms ne peuvent être séparés de l’histoire », est-ce que c’est pour cela qu’un Dictionnaire est nécessaire ?

Très souvent les récits de Tolkien naissent d'un nom propre, d'une rêverie sur des mots, sur des noms. On sait que son mythe de l'Atlantide, l’île de Númenor, est lié à sa réflexion sur une des langues elfiques ; chez lui la création des histoires part de la création de mots et de langues. Tolkien a expliqué qu'il aimait créer des langues comme d'autres aiment composer de la musique. Les elfes et les nains n'ont absolument pas la même Histoire, pas les mêmes coutumes, ils n'ont pas la même langue et leurs langues évoluent au fil du temps. C'est aussi ce qu'on a essayé de retracer dans le dictionnaire.

 

Dans toute l’œuvre de Tolkien qui se déroule en Terre du Milieu, on peut constater la force des noms et la valeur contraignante des serments, est-ce que pour Tolkien c’est la langue qui vient avant la pensée ou la pensée qui structure la langue ?

Il y a plusieurs manières de répondre à cette question. La première c’est que dans toutes les histoires de Tolkien les mots ont un véritable pouvoir : les promesses d'amitié, de fidélité, les mots de pouvoir qui permettent de libérer un ami, les chansons qui permettent à Sam et Frodo de se retrouver lorsqu'ils sont séparés, les mots qui créent le monde… autant d’exemples que l’on trouve d’une histoire à l’autre.

On a l'impression que par moments l'histoire nait toute seule sous sa plume, d'elle-même, au moins le premier jet. Mais Tolkien est quelqu'un qui travaillait énormément ses manuscrits, qui passait du crayon papier à l'encre noire, à l'encre rouge au crayon de couleur, pour écrire et réécrire jusqu'à ce que la forme lui apparaisse satisfaisante : les mots lui viennent facilement, donnant naissance à son monde mais il retravaille sans arrêt. C’est un bon exemple pour les auteurs de fantasy en herbe.

 

Pour une question plus personnelle, quel est ton premier souvenir de Tolkien et qu’est-ce qui t’a attiré vers lui ?

C'est le souvenir du choc de la découverte des couvertures poche dans ma chambre, un cadeau de mes parents, je m'en souviendrai toute ma vie, c'était il y a deux, trois ans (il sourit). C'est aussi le souvenir d'un ami qui au collège m'a tendu Le Seigneur des Anneaux en me disant : « tu aimes les histoires du roi Arthur, tu aimes les contes et légendes ça devrait te plaire ». Mais c'est aussi le souvenir qu'il a été difficile d'entrer dans le Seigneur des Anneaux parce que les cent premières pages nous parlent de hobbits alors qu'on a envie d'aventure et de batailles quand on a quinze ans. J'ai donc eu envie, par mon travail de commentateur, d'universitaire mais aussi d'éditeur, de traducteur, de faciliter l'accès à Tolkien. ce qui me guide depuis toujours, depuis une quinzaine d'années maintenant, est de faire comprendre aux personnes qui ne lisent pas Tolkien ou ne lisent pas de fantasy que cet écrivain peut être pour eux également, que son œuvre est tellement diverse - entre les récits pour la jeunesse et pour les enfants, les récits d'aventure, ses textes sur la littérature médiévale- , qu'on a tous un Tolkien pour nous parler et susciter en nous des émotions que très peu d'écrivains au XXe siècle ont su créer.

 

Qu’est-ce que Tolkien a encore à dire aux lecteurs qui ne l’ont pas découvert ou aux lecteurs d’aujourd’hui dans le contexte contemporain ?

Pourquoi est-ce qu’un livre publié dans les années 50 nous parle encore ? C’est parce ce que livre, à bien des égards, est très original, qu’il échappait aux lois du marché à l’époque, et qu’il est le contemporain de chaque nouvelle génération de lecteurs. Tolkien a écrit un livre qui aborde les questions qui lui paraissaient centrales : notre rapport à la nature, notre responsabilité face au monde et notre responsabilité pour les enfants qui vont venir après nous. Et il aborde des questions qui engageaient des souvenirs plus personnels : Tolkien était soldat pendant la première guerre mondiale, qui a été une expérience traumatisante pour lui, et l’on trouve dans beaucoup de ses récits une réflexion sur le lien entre le héros (l’individu) et le groupe (ses amis, ses proches, les personnes qu’il aime). Ce sont donc des problématiques très modernes mais qui s’inscrivent aussi dans une tradition qui peut remonter jusqu’à la littérature médiévale et jusqu’aux mythes les plus anciens.

Tolkien nous parle maintenant parce qu’il a donné une forme atemporelle à son œuvre. Le Seigneur des Anneaux, se déroule dans notre Europe il y a des milliers d’années, c’est une sorte d’Europe médiévale mais pas « réellement » médiévale ; on est en terrain connu, mais en même temps ce texte ne peut pas vieillir.

 

Quel livre conseiller aux personnes qui voudraient découvrir Tolkien ?

Face à cette question, je réagis toujours en fonction de l'âge de la personne : il y a Le hobbit pour les enfants mais aussi Roverandom, les merveilleuses Lettres du Père Noël, Monsieur Merveille pour les tout-petits. Pour des adultes qui n'ont jamais lu Tolkien je recommande souvent Les Enfants de Húrin, un livre qui présente la quintessence de Tolkien en seulement 150 pages illustrées par Alan Lee, ce qui nous aide vraiment à visualiser cet univers. Et pour des lecteurs qui aiment le fantastique mais pas forcément la fantasy, je les dirige plutôt vers Feuille, de Niggle qui est une histoire un peu onirique, un peu fantastique qui raconte la vie d'un peintre qui n'arrive pas à finir son grand œuvre. toutes ces œuvres là nous montrent la diversité de la palette de Tolkien qui en plus est l’auteur de textes universitaires importants, peintre et dessinateur : c'est un artiste total en fait.

 

Si tu avais l’anneau de pouvoir devant toi, est-ce que tu le prendrais ?

Vu que j’ai lu Le Seigneur des Anneaux, je sais que ça tournerait très très mal si je prenais l’anneau parce que la puissance de l’anneau est liée à la puissance de son possesseur alors il ne faut absolument pas que je touche l’anneau...

 

Et pour toi c’est plutôt, l’anneau, des Nibelungen ou de Gygès ?

Il faut éviter de rapprocher Tolkien d’une référence unique parce qu’il avait une connaissance tellement érudite et détaillée de nombreuses traditions que le rapprocher d’un seul modèle ne serait pas lui rendre justice. Cet auteur est un passeur de la littérature médiévale vers notre modernité. L’assimilation de toutes ces références fait vraiment la richesse de son œuvre. Il a une connaissance directe, dans le texte, dans la langue des récits Islandais par exemple, ce que très peu d’auteurs de Fantasy avant ou après lui possédaient. on peut par plaisir glisser de Tolkien aux Nibelungen, à Gygès, à Beowulf mais il faut vraiment être conscient de l’écart que Tolkien réussit à créer entre des textes qui sont pour lui des textes sources, avec lesquels il dialogue, et sa propre création, qui est originale.   

 

Dans le Silmarillon, on apprend que Dieu, Eru, illuvatar, a créé les Ainur mais il leur permet de participer à cette création via une forme de subcréation est-ce qu’on peut considérer que c’est désormais la même chose avec l’univers de Tolkien maintenant et qu’on a la possibilité de participer de cette subcréation avec le Dictionnaire Tolkien ou les différentes adaptations de son œuvre ?

L’œuvre de Tolkien a un seul auteur, lui-même ! Mais quand on réfléchit à la manière dont l’œuvre de Tolkien a été lue depuis plusieurs décennies, on est frappé par l’extrême diversité de la réception. Aucun autre écrivain du XXe siècle n’a eu un tel impact dans la littérature avec la Fantasy, dans les arts jusqu’au cinéma, dans les jeux de rôle, les jeux vidéo et dans la société également. une partie de cette réception aurait certainement pu surprendre Tolkien qui n’avait pas prévu que son œuvre serait lue de tant de manières différentes.  Mais la préface du Seigneur des Anneaux, explique que puisqu’il n’y a pas de message caché dans ce roman, chaque lectrice et chaque lecteur est libre de l’interpréter comme il lui semble. Et il est évident que parmi ces lectrices et ces lecteurs, certains artistes ont ensuite peint, écrit… en ayant Tolkien en tête ; mais en cherchant aussi d’autres voies, parce qu’il ne faudrait pas seulement imiter un monument littéraire qui à bien des égards n’est pas dépassable.

 

 

 

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